‹ The Marquis de Villemer (volume 2)Chapitre 95 sur 113 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

LE DUC

Ce sera bientôt dit : un mariage secret, trois années de veuvage, un enfant superbe, charmant, un orphelin que Ton pourra maintenant adopter et dont vous deviendrez la mère. Vous voyez bien que ça vous va, à vous qui ne vivez que pour faire des heureux I

CAROLINE, presque raincue et fondant en larmes, tombe sur la chaise à gauche. Le duc passe h gauche.

mon Dieu !

URBAIN

Caroline! au nom de mon fils! Pour lui, si ce n'est pour moi, et par pitié, si ce n'est par amour !

CAROLINE

Ah I laissez-moi, vous me tuez, c'est impossible I

URBAIN

Caroline, je suis perdu sans vous, oui, perdu I Vous ne savez pas ce qu'il y a en moi d'aspirations dévorantes et de découragements amers ! Il y a de tout, des fautes misérables et de sincères expiations, des sacrifices et des exigences, du mal et du bien, des tempêtes I J'ai aimé une seule fois avant de vous connaître et j'ai mal aimé I La faute n'en est peut-être pas à moi seul, mais je ne veux pas l'atténuer. Voyez I je ne sais pas mentir, je ne sais pas vous donner confiance en moi. J'ose à peine vous dire que votre bonheur à vous sera le but et l'ambition de ma vie, et pourtant, je sais qu'il y a encore dans ce cœur-là de quoi vous rendre fière et heureuse si vous l'estimez assez pour vouloir le guérir. Pariez-moi, ne me laissez pas désespérer, car, depuis hier, j'étouffe I Je n'ai plus d'air pour respirer, je n'ai plus de lumière pour me conduire. Je ^ens que je vous ai offensée, vous que j'adore, et il me semble que je ne mérite plus de vivre I Ah I si vous me haïssez, il eût cent fois mieux valu me laisser mourir cette nuit I

CAROLINE

Moi, vous haïr I... Pourquoi dire des choses cruelles à une âme qui se brise? Ahl que votre aflTection est amère, et qu'il est

difficile de ne pas l'exaspérer! Voyons! ayez souci de moi, pourtant. Ne suis-je rien, ne suis-je personne, pour que vous ne craigniez pas de me faire tout ce mal ?

Vous l'aimez donc ?

URBAIN

Ah! dites-le!

Oui, dites I Dites!

LE» DUC

URBAIN

CAROLINE, au due.

Eh bien;., s'il mérite d'être aimé comme il Texige... qu'il le prouve! qu'il ne se fasse pas égoïste, qu'il ne choisisse pas justement une femme que sa mère ne peut accepter ^^u'en se sacrifiant à lui. •

URBAIN

Mais ma mère...

CAROLINE, se levant.

Monsieur de Villemer, nous ne sommes pas des enfants, vous et moi ; ne nous faisons donc pas d'illusions. Jamais la marquise de Villemer n'oubliera qu'elle a payé mes services. Séparonsnous donc aujourd'hui pour toujours. Vous penserez à moi, je le sais, et vous souffrirez, je le crains; mais vous songerez à ce que vous me devez, à moi, après ce que vous avez osé me dire et ce que vous m'avez forcée de vcfus répondre. (Le duc remonte.) Attendez ! une consolation nous reste : vous avez un fils, confiez-le-moi. Je saurai l'élever et l'instruire: J'irai m'établir où il est, vous le verrez souvent, mais sans me voir jamais; je l'aimerai de tout l'amour que je ne puis avoir pour vous, et, quand je vous le rendrai, nous pourrons nous serrer la main et nous dire sans trouble que nous méritions d'être heureux l'un par l'autre, mais que nous avons préféré le devoir au bonheur et l'amitié qui

sauve à la passion qui tue. (sue retombe sur la chaise.)

Page 1