CHAPITRE IX
l'œuvre de tirouvallouva
Nous n'avons rien voulu retrancher de ce curieux ouvrage, le plus important des quatre qu'a produits le divin pariah 4 , car, en outre du sérieux intérêt qu'il doit offrir, au point de vue philosophique, à tout lecteur amoureux des productions de l'Orient, il indique, dans le domaine historique, le seul essai d'émancipation de la race pariah qui ait été tenté depuis des siècles.
Tirouvallouva eut l'ambition de rappeler à la vie sociale les proscrits au milieu desquels il était né, mais, au lieu de prêcher la révolte à main armée, comme Moïse ou Spartacus, il s'en alla, ainsi qu'un
i. Non compris ses chants et ses pastorales.
it* LE PARIAH DANS L'HUMANITÉ.
missionnaire, son livre à la main, chanter, dans les jungles ou dans les bois, des stances en l'honneur de la vertu, du courage, de la chasteté et de l'abnégation. Il crut à la puissance du bien, ses concitoyens Técoutèrent curieusement, chantèrent avec lui les padyâs du livre des Devoirs, mais n'en continuèrent pas moins à mener l'existence méprisée de leurs ancêtres.
« — Ou veux-tu que nous nous réunissions en village? lui disait-on de toutes parts. Où. sont ces champs que tu nous promets, couverts de moissons verdoyantes? Montre-nous la terre où. nous pourrons paisiblement élever nos troupeaux, la terre que nous pourrons transmettre à nos fils. La vertu est bonne pour ceux qui possèdent, qui peuvent jouir en paix des biens de ce monde, que nous restera-t-il à nous qui n'avons même pas le dToit de faucher rherbe delà jungle, si nous nous conduisons ainsi que tu nous l'enseignes. Qu'est-ce que Tinaoneur, qu'est-ce que la chasteté, qu'est-ce que le dévouement, qu'est-ce que la tempérance pour '.celui qui ne peut prendre de l'eau dans xm fleuve, use fleur sur un buisson, un fruit sur un -arbre sans être
poursuivi et frappé comme un voleut?
« Où donc irons-nous nous établir pour nommer un roi, ainsi que tu nous le conseilles ? Bn^quel lieu les
cendres de nos anoêtres pourront-elles n'être point profanées? Suffit-il de chanter avec toi : « les pariah sont des hommes 1 » pour qu'on ne nous traque plus comme les fauves, pour qu'on ne nous interdise plus la terre, l'eau, le riz et le feu? »
C'est en ces termes que TîrouvaTlouva lui-même relate, dans, ses Chants in pariah, les plaintes qu'il recevait partout, et l'insuccès de ses efforts.
Ce fut un rêveur.
Avant d'écrire son livre de la loi, il aurait dû, comme tous les pasteurs dTiommes, qui ont su entraîner les foules à leur suite, prêcher la guerre sainte de l'opprimé contre l'oppresseur, de l'esclave contre le maître.
Il aurait dû , avant d'écrire cette constitution idéale des devoirs du peuple, des rois et des soldats, aflranrihir les misérables auxquels il la destinait.
S'il eût répondu aux questions qu'on lui adressait : — Cette terre que tous cherchez, la voilà sous vos yeux, réveillez-vous le fer et le feu à la main, vengez-vous de ceux qui vous ont fait ce que vous êtes ; s T il èûtprêdhë la guerre, le pillage, la destruction, il eut entraîné des millions d'hommes, il ne prêcha •que la paix, et, suivant sa propre expression, il passa
« .... comme une brise parfumée qui courbe à peine la cime des grands bois, et non comme l'ouragan qui soulève les mers et dévaste les cités... »
Chaque homme est fils de son siècle, à moins de circonstances particulières, on voit peu d'hommes d'action aux époques de mollesse et de décadence ; l'empire romain, vieilli, succomba sous les coups des barbares, sans que Scfipion, César ou Germanieus soient sortis de leurs tombeaux, et l'Inde depuis des siècles s'endort dans sa décrépitude, sans que ses ruines impuissantes aient produit un seul caractère, un seul homme de génie.
Tirouvallouva ne fut qu'une voix et il aurait fallu un bras. Les pariahs ont gardé son souvenir, ils chantent ses vers et vénèrent sa mémoire, c'est tout ce qui reste de lui et de sa tentative de régénération.
Les brahmes, aujourd'hui, se sont emparés de son œuvre, mais en l'expurgeant, nous l'avons dit, de tout ce qui a trait à la caste maudite ; et comme chaque copiste, en retouchant le livre, y a introduit ses idées personnelles et ses réflexions, il s'ensuit qu'il serait peut-être aussi impossible de le reconstituer dans sa forme primitive, que de retrouver le texte complet du Vriddha-Manava.
De tous les manuscrits que nous avons pu consulter, celui qui nous a servi pour notre traduction, nous a paru le plus pur de toute interpolation.
C'est la seule production élevée qui soit réellement sortie de la race pariah, à ce titre encore nous avons tenu à la faire connaître, et surtout à la mettre en regard de la littérature (si on peut lui donner ce nom) née de l'abjection et de la misère, dont nous allons donner de nombreux extraits.