LE CORBEAU ET LA MANGOUSTE
« Un couroubarou avait tendu des filets dans la jungle, dans l'espoir de prendre quelque oiseau pour sa nourriture.
« Un corbeau qui planait dans l'air, à la recherche des serpents et des rats, qu'il chassait pour le même motif, aperçut une moitié de coco dans l'herbe.
« — Tiens, dit-il, voilà un fruit appétissant qui est tombé là exprès pour moi.
« Il précipite son vol et s'abat pour saisir sa proie, mais, à peine a-t-il touché l'herbe, qu'il est pris par une patte dans le piège du couroubarou.
« C'est en vain qu'il fit d'inutiles efforts pour se dégager, l'engin tint bon, et le noir compagnon fut obligé de reconnaître qu'il était prisonnier.
« Il poussa alors de grands cris et appela les autres corbeaux à son aide pour le dégager.
« Mais ceux-ci lui répondirent, en volant en rond autour de lui : — Nous attendons que tu sois mort d'épuisement, car alors tu seras bon à quelque chose, et nous te mangerons.
« Attirée par les cris, une troupe de rats vinrent rôder autour des filets et virent avec joie que la perte de leur ennemi était certaine.
« — Délivrez-moi, leur dit le corbeau, et nous ferons ensemble une alliance éternelle.
« — Nous nous en garderons bien, répondit un des vieux de la bande ; bientôt le couroubarou t'assommera avec son bâton, et co sera toujours un ennemi de moins dont nous aurons à nous garer, et les rats disparurent dans leurs trous.
« — Appa 1 appa 1 s'écria le corbeau, nul ne viendra donc à mon secours, — Coupe-toi la patte ayec
ton bec, répondit un lézard; car, pour moi, je nje saurais ^assister : hier encore, tu mangeas un d§s miens.
« Une mangouste qui passait lui dit : — Pourquoi ne t'adresses-tu qu'aux animaux qui te servent d^e pâture? bien fou est celui qui te délivrerait.
« — Aide-moi à sortir d'ici, répondit l'oiseau d'un ton plaintif; ne détruisons-nous pas tous deux les serpents et les rats? n'avons-nous pas les mômes ennemis?
« — Je le veux bien, fit la mangouste, mais c'est à une condition : j'ai toujours désiré de faire un pèlerinage sur les rives du Gange, tu m'y porteras sur tes ailes.
« Le corbeau, tout joyeux, accepta les conditions de son ami, et la mangouste se mit à ronger les filets qui le retenaient prisonnier.
« Dès que l'oiseau fut libre, il prit son compagnon sur son dos et s'élança en coassant dans les airs.
« Arrivé à une certaine hauteur , il secoua ses plumes et lança la mangouste dans l'espace. En tombant sur le sol, la malheureuse bête se cassa les reins.
« Le corbeau se précipita alors sur elle et se mit à
la déchirer à coups de bec.' — Est-ce cela que tu m'avais promis? fit la pauvre victime avant de mourir.
« — De quoi te plains-tu? répondit l'oiseau, et n'as-tu pas traité toi-même de fou celui qui me délivrerait.
« Ne compte jamais sur la reconnaissance d'un ventre affamé.
« Si tu entends un homme t'appeler du fond d'un puits, jette-lui une pierre sur la tête, car si tu l'aides à en sortir, c'est lui qui te tuera. »