CHAPITRE X
A rencontre de la fable, les contes pariahs sont d'une telle immoralité et dans les images et dans le style, que nous avons dû renoncer à en présenter plusieurs spécimens. Celui que nous allons donner est le seul qui, tranchant avec les sujets ordinairement traités, au lieu de se complaire dans la description de monstrueux actes de débauche, revêt les couleurs de la satire, pour ridiculiser les brahmes, ces éternels ennemis de la race maudite.
Nous n'affirmons pas qu'on n'en puisse citer d'autres, mais nos recherches n'ont pas abouti à en rencontrer un second, et encore empruntons-nous celui que l'on va lire à un recueil tamoul, telinga, kanara et bengali, que notre immortel Dupleix avait fait
composer pour les écoles mixtes établies par lui, dans le but d'effacer peu à peu les préjugés de castes»
C'est ce grand homme qui, le premier, a osé fonder une école pariah dans l'Inde. La France, dans les minces établissements qui lui sont restés, a suivi ce noble exemple, sans avoir l'heureuse fortune de voir l'Angleterre l'imiter dans cette voie.
Ce conte, traduit par nous pour la première fois en 1867, a paru quelques années plus tard dans un volume dont l'auteur nous touche de trop près pour que nous en parlions plus longuement 4 ; il doit naturellement trouver place dans une étude sur la littérature pariah.
Ce morceau singulier, dans lequel le proscrit se venge de ses bourreaux en employant l'arme du ridicule, porte, dans le recueil où nous l'avons découvert, le titre d'Histoire de quatre brahmes fous.
« Dans un district on avait publié un smaradàna (festin mensuel que Ton donne aux brahmes dans le3 villages). Quatre individus de cette caste, partis chacun d'un village différent pour s'y rendre, se rencontrèrent en routes-
« Après avoir reconnu qu'ils allaient à la même
i. Trois mois sur le Gange et le Brahmapoutre, i vol. Dents.
destination, ils convinrent de faire ensemble le reste du voyage.
« Chemin faisant, ils farent rencontrés par un soldat qui suivait une direction opposée à la leur, et .qui, en passant, leur fit le salut d'usage à l'égard des brahmes.
« — Saravoï aya ! dit le soldat (salut respectueux, seigneur!).
« — Assirvadam I répondirent les brahmes (reçois notre bénédiction !).
« Arrivés près d'un puits qui se trouvait sur le chemin, les brahmes s'assirent pour s'y désaltérer, et se reposèrent ensuite à l'ombre d'un arbre voisin.
« Durant cette halte, leur esprit ne leur fournissant pas matière à converser, l'un d'eux s'avisa de rompre le silence en disant aux autres :
« — 11 faut avouer que le soldat que nous venons de rencontrer est un homme fort civil ; avez- vous remarqué comme il a su me distinguer et avec quelle politesse il m'a salué?
« — Mais ce n'est point vous qu'il a salué, reprit le brahme assis auprès de lui ; c'est à moi seul que s'adressait cet hommage.
« — Vous vous trompez l'un et l'autre, dit le troisième ; je puis vous assurer que c'est moi seul que le salut regardait, et la preuve c'est que le sol-
dat, en prononçant le saravoï-aya, a jeté les yeux de mon côté.
« — Point du tout, riposta le quatrième, c'est moi seul qu'il a salué ; sans cela, lui aurais-je répondu : assirvadam !
« La dispute s'échauffa par degrés avec une telle véhémence, qufe les quatre compagnons de voyage allaient en venir aux mains. L'un d'eux, plus raisonnable que les autres, ouvrit l'avis suivant :
« — Pourquoi nous mettre ainsi inutilement en colère? Quand nous nous serons accablés réciproquement d'injures et d'outrages, quand nous nous serons bien battus comme la canaille de soudras, dites-moi, le sujet de notre différend en sera-t-il moins contestable ? Qui peut lever nos doutes que la personne qui y a donné lieu? Le soldat que nous avons rencontré ne peut être fort loin.
« Je suis donc d'avis que nous courions bien vite après lui, afin d'apprendre de sa propre bouche quel est celui des quatre qu'il avait l'intention d'honorer.
« Ce conseil parut très-sage et fut accueilli avec empressement. Ils se mirent donc à courir après le soldat, et, tout hors d'haleine, ils l'atteignirent à plus d'une lieue de l'endroit où il les avait salués.
« Du plus loin qu'ils l'aperçurent, ils lui crièrent de s'arrêter, et, s'étant approchés de lui, ils lui expo-
sèrent le sujet de la dispute survenue entre eux, le priant de la terminer, en disant auquel d'entre eux s'adressait sa politesse.
« Le soldat, reconnaissant à ce récit l'ingénuité des personnes â qui il avait affaire et voulant s'amuser à leurs dépens, répondit très-sérieusement à leur question :
« — Hé bien, c'est le plus fou des quatre que j'ai prétendu saluer, et leur tournant le dos immédiatement, il poursuivit son chemin.
« Les brahmes, interdits de cette réponse, reprirent aussitôt le leur et le continuèrent quelque temps en silence. Mais bientôt la dispute se ranima de plus belle, car ils avaient à cœur le salut du soldat.
« Chacun, cette fois, appuyait ses prétentions sur la décision même de cet homme, et il n'en était pas un des quatre qui ne se prétendît infiniment plus fou que les autres.
« Ils mirent de part et d'autre tant d'aigreur et d'emportement à maintenir leurs droits à cette prééminence d'une nouvelle espèce, qu'une bataille paraissait imminente.
« L'auteur du premier avis en émit un second pour calmer l'effervescence de ses compagnons.
« — Je me prétends plus fou qu'aucun de vous, dit-il, et chacun se prétend plus fou que moi.
« Or, je le demande, est-ce en criant jusqu'à extinction de voix et môme en nous assommant de coups les uns les autres que nous arriverons à décider quel est celui des quatre qui possède la folie la mieux conditionnée?
« Nous voici à peu de distance de Darmapoor, suspendons nos débats, rendons-nous à la chauderie (salle de justice), et prions les chefs du lieu de nous mettre d'accord. Cet avis sensé fut suivi.
« Ils ne pouvaient pas se présenter dans un moment plus favorable. Les chefs de Darmapoor, brahmes et autres, se trouvaient tous .assemblés à la chauderie, il y avait peu de causes à juger; on leur donna de suite audience.
« Un des brahmes, s'étant avancé au milieu de l'assemblée, raconta, sans omettre la moindre circonstance, ce qui s'était passé entre eux à l'occasion dû salut et de la réponse ambiguë du soldat.
« Ce récit provoqua plus d'une fois les éclats de rire de l'assemblée. Celui qui la présidait, homme d'humeur joviale, fut ravi d'avoir trouvé une occasion aussi favorable de se divertir.
« Prenant donc un air sérieux et imposant silence à tout le monde, il adressa ainsi la parole aux plaideurs :
« — Comme vous êtes étrangers en cette ville, on ne peut constater votre cas par témoins.
« Il n'y a qu'un moyen d'éclairer nos juges, c'est que chacun de vous fasse connaître à son tour quelque trait de sa vie qui caractérise le mieux sa folie.
« Après vous avoir entendus, nous pourrons décider quel est celui des quatre qui a droit à la supériorité en ce genre, et qui, en conséquence, peut s'attribuer exclusivement le salut du soldat,
« Les plaideurs acquiescèrent tous à cette proposition, et l'un des brahmes, ayant alors obtenu la permission de parler, s'exprima en ces termes :
« — Ma mise est loin d'être élégante, comme vous le voyez, et ce n'est pas d'aujourd'hui que je vais couvert de haillons ; voici la cause primitive du délabrement de mon costume.
« Il y a plusieurs années qu'un riche marchand de notre voisinage, fort charitable envers les brahmes, me fit présent, pour m'en vêtir, de deux pièces de toile la plus fine qu'on eût jamais vue dans notre agrahram.
« Je les montrai à tous mes amis qui ne se lassèrent pas de les admirer ; une si heureuse aubaine, me disaient-ils, ne peut être que le fruit.des bonnes œuvres que tu as pratiquées dans une génération précédente, car dans la vie présente, tu es trop bête pour avoir jamais pu mériter cela.
« Je remerciai mes amis de leur bonne opinion,
et, avant de me vêtir de ces toiles, j'allai les laver, selon la coutume, afin de les purifier par là des souillures que leur avaient imprimées par leur contact l'impur tisserand et le vil marchand.
« Elles étaient à sécher attachées par deux bouts à des branches d'arbre, lorsqu'un chien vint à passer par-dessous; je ne l'aperçus que quand il fut à distance, et ne pus m'assurer s'il les avait souillées par son contact.
« J'interrogeai mes enfants, qui me dirent qu'ils n'y avaient pas fait attention ; comment éclaircir ce doute? Pour y parvenir, j'imaginai de me mettre à quatre pattes en me tenant à la hauteur du chien, et, dans cette posture, je passai sôus mes toiles.
« — Les ai-je touchées? demandai-je/à mes enfants qui m'observaient.
« — Non, me répondirent-ils.
« À cette agréable nouvelle , je fis un saut de joie.
« Cependant, un moment après je réfléchis que le chien ayant la queue retroussée, il pourrait bien avoir touché mes toiles avec le bout de cette partie exubérante de son dos.
« Pour m'en assurer, je m'attachai sur le dos une faucille recourbée et je recommençai de la même manière mon épreuve. Mes enfants, à qui j'avais recommandé d'être attentifs, me dirent que cette
iois la faucille avait atteint légèrement les toiles.
« Ne doutant plus alors que le chien en ait fait autant, je saisis ces toiles, et, dans un transport de colère qui m'ôta toute réflexion, je les mis en mille morceaux.
« Cette aventure devint bientôt publique, et tout le monde me traita d'insensé. Quand bien même les toiles eussent été souillées par un contact aussi léger, ne pouvais-tu réciter sur elles le mentram (prière) de la purification ?
« Plutôt que de les déchirer, disait un autre, n'aurais-tu pas mieux fait de les donner à un pauvre soudra? Après un pareil trait de folie, qui voudra désormais te fournir des vêtements?
« Ceci ne s'est, hélas 1 que trop réalisé; depuis ce temps-là, lorsque je m'avise de demander à quelqu'un de quoi me vêtir, on me demande en riant si c'est pour en faire des morceaux '.
« Lorsqu'il eut fini son histoire : — Il paraît, lui dit un des auditeurs, que vous savez très-bien marcher à quatre pattes. — Je m'en acquitte au mieux, répondit le brahme, comme vous allez le voir.
« A ces mots, il se mit à faire dans cette posture
i. Les brahmes, suivant leur loi religieuse, ne doivent vivre que d'aumônes et ne porter que des toiles blanches, pures de tout contact avec les animaux et les hommes des autres castes.
deux ou trois fois le tour de l'assemblée, non sans faire pâmer de rire tous les spectateurs.
« — En voilà assez, dit celui qui présidait, ce que nous venons de voir et d'entendre prouve beau* coup on votre faveur: mais avant de rien décider, voyous quelles preuves de folie apporteront les autres.
« Un second brahme prit alors la parole en ces termes :
« — Afin de paraître décemment à un smaradana qui avait été annoncé dans notre voisinage, je mandai le barbier pour me raser la tête et le menton.
« Lorsque celui-ci eut terminé son opération, je dis à ma femme de lui donner une cache (environ un centime) pour son salaire, mais, par étourderie, elle lui en donna deux.
« En vain j'exigeai du barbier qu'il me restituât une cache, il n'en voulut rien faire; j'eus beau insister, il demeura obstiné dans son refus.
« La contestation s'étfhauffait, et nous en étions déjà aux gros mots, lorsque le t barbier, prenant un ton radouci :
« — Il y a, me dit-il, un moyen d'entrer en arrangement.
« — Pour la cache que vous me réclamez, je raserai, si vous voulez, la tête à votre femme.
4 — Tu as raison, répliquai-je, après un moment de réflexion. Ge que tu proposes terminera notre différend, sans injustice de part ni d'autre.
« Ma femme, entendant ces paroles et voyant ce qm allait lui arriver, voulut se sauver 1 , mais je la saisis et la forçai à s'asseoir par terre et le bar-, bier, armé de son rasoir, lui tondit entièrement la tête.
« Cependant ma femme jetait les hauts cris et vomissait un torrent d'injures et d'imprécations; eontre nous* deux, mais je la laissai crier ,| aimant mieux lui voir la tête rasée qne d'abandonner à ce fripon de barbier une cache qu'il n'avait pas gagnée.
« Ma femme, ainsi dépouillée de sa belle chevelure, alla se cacher de honte et n'osa plus paraître. Le barbier décampa aussi, et, rencontrant ma mère dans la rue, il n'eut rien de plus pressé que de lui .raconter ce qui venait de se passer.
« Elle aôcourut anssitôt pour s'assurer du Fait, et lorsqu'elle aperçut sa belle-fille complètement tondue, elle demeura quelque temps interdite et muette d'étonnement ; mais bientôt, transportée de colère, elle m'accabla d'invectives et de reproches que je supportai sans mot dire.
1. On coupe les cheveux dans l'Inde aux femmes adultères comme une OHarçoe d'infamie.
« Je commençais à m' apercevoir que je les méri-
tais bien. Le coquin de barbier, de son côté, se fit
un malin plaisir de divulguer partout cette aventure
qui me rendit la fable du public.
« Les mauvaises langues, enchérissant sur son ré- .cit, ne manquèrent pas d'insinuer que si j'avais ainsi
fait raser la tête de ma femme c'était pour la punir
d'avoir violé la foi conjugale.
« Là foule accourut à la porte de mon logis ; on amena même un âne pour y faire monter la prétendue coupable et la promener par les rues, selon qu'on a coutume d'en user pour les femmes infidèles.
« Le bruit de cette aventure parvint bientôt jusqu'au lieu du domicile des parents de ma femme. Ils accoururent en toute hâte.
« Jugez du tapage qu'ils firent à la vue de leur pauvre fille accommodée de la sorte. HsVemmenèrent chez eux, la faisant voyager de nuit pour lui éviter l'humiliation d'être vue en cet état. Ce n'est qu'après quatre années de supplications qu'ils consentirent à me la rendre.
« J'espère que ce trait de folie vous paraîtra de beaucoup supérieur à celui dont vous a entretenu le brahme qui a parlé avant moi.
« L'assemblée jugea qu'il était difficile de montrer plus de stupidité, mais elle réserva sa décision
et donna parole au troisième brahme, qui commença en ces, termes :
« Anantaya est mon nom, mais on ne me nomme plus que Bétel-Anantaya : voici l'événement qui a donné lieu à ce sobriquet :
« Il y avait environ un mois que ma femme, retenue jusqu'alors à la maison paternelle à cause de sa jeunesse, était venue habiter avec moi. Un soir, en nous couchant, je lui dis, je ne sais à quel propos, que les femmes étaient des babillardes.
« Elle me répliqua sans hésiter qu'elle connaissait des hommes qui étaient plus femmes que les femmes sur ce point. C'était à moi qu'elle faisait allusion.
« Piqué au vif, je lui répondis :
« — Voyons qui parlera le premier.
« — Volontiers, dit-elle, et celui qui perdra la gageure donnera à l'autre une feuille de. bétel.
« Le pari convenu, nous nous endormîmes sans prononcer un mot/
« Le lendemain, au soleil levant, comme on ne nous voyait point paraître, car nous étions décidés à ne pas nous lever de notre couche avant que notre différend fût terminé, on se mit à nous appeler de tous côtés ; peine perdue, nous ne répondions pas.
« Nos parents qu'on avait avertis, effrayés de ce
silence, envoyèrent chercher le charpentier du village pour faire ouvrir les portes. On ne fut paà peu surpris de nous trouver, l'un et l'autre, bien éveillés, en parfaite santé, mais privés de l'usage de la parole.
« Notre maison était pleine de monde, et dans la croyance que nous étions sous un charme, on envoya chercher un célèbre magicien pour nous désenchanter.
« Ce dernier, après avoir demandé un prix exorbitant, allait commencer ses conjurations, lorsqu'un brahme de nos amis soutint que nous n'étions muets que par l'effet d'une maladie qu'il connaissait parfaitement et qu'il allait nous guérir sans rétribution.
« Ayant fait chauffer à blanc un lingot d'or, il me l'appliqua avec des pincettes sur la plante des pieds, les coudes et. le front ; j'endurai cette horrible torture sans prononcer une parole.
« Essayons sur la femme, dit alors le malin opérateur. Il lui fit la même opération sur la plante des pieds, mais à peine eut-elle senti les . premières atteintes du feu, qu'elle s'écria : Appa I appal (Assez I assez f)
« Se tournant ensuite vers moi, elle me dit : J'ai perdu la gageure, tiens, voilà une feuille de béteL Tout le monde fut au comble de l'étonnement.
CONTÉS PARlÀHâ. 279
« J'avais bien prévu que tu parlerais la première, m'écriai- je aussitôt, voilà que tu as justifié ce que je tedisais hier en nous couchant, que toutes les femmes sont des babillardes.
« Lorsque les spectateurs connurent les motifs de notre pari, ils crièrent en chœur : Quelle insigne folie! Ameuter tout le quartier, se laisser brûler la plante des pieds pour une feuille de bétel!
« Il serait impossible de trouver un cerveau plus complètement fêlé ; depuis ce jour, on ne me désigna plus que sous le nom de Bétel-Anantaya.
« Le tribunal de la chauderie trouva ce trait de folie non moins remarquable que les autres, mais il était juste de connaître les titres du quatrième, qui les exposa en ces termes :
« La femme que j'avais épousée étant trop jeune encore, continua d'habiter pendant six ou sept ans la maison de son père 1 . Lorsqu'elle eut l'âge voulu, ses parents avertirent les miens qu'elle pourrait désormais remplirions ses devoirs d'épouse.
« La maison de mon beau-père était à une distance de six ou sept lieues de notre demeure. Ma mère, se trouvant malade à l'époque où nous reçûmes cette agréable nouvelle, ne put entreprendre le voyage.
1. Les jeunes brahmines sont toutes mariées entre cinq et six ans, et restent dans leur famille jusqu'à l'âge de l&nubilité.
« Elle me chargea donc d'aller chercher moimême ma femme, me recommandant de me conduire avec circonspection et de ne rien faire ni rien dire qui pût donner à connaître l'étendue de ma simplicité.
« — Appréciant comme je le fais, ajouta-t-elle, la faible portée de ton intelligence, je crains que tu ne fasses quelque sottise.
« Je lui promis de me conformer à ses instructions, de me conduire avec prudence, et je me mis en route.
« Je fus très-bien reçu par mon beau-père, qui donna à mon occasion un festin à tous les brahmes du lieu. Le jour fixé pour mon départ étant arrivé, on nous permit de partir, ma femme et moi.
« En nous congédiant, mon beau-père nous combla de bénédictions, et, quand nous nous séparâmes, il versa un torrent de larmes, comme s'il eût pressenti le malheur qui devait arriver à sa pauvre fille.
« On était alors dans la saison des fortes chaleurs, et le jour de notre départ elle était excessive. Nous avions à traverser une plaine aride de plus de deux lieues d'étendue.
« Le sable chauffé par l'ardeur du soleil eut bientôt brûlé la plante des pieds de ma jeune compagne qui, élevée délicatement sous le toit paternel, n'était pas accoutumée à de pareilles fatigues.
« Elle se prit à pleurer, et bientôt, n'en pouvant plus, elle se coucha par terre, résolue, dit-elle, à mourir sur place.
« Mon embarras était extrême. Assis à côté d'elle, je ne savais quel parti prendre, lorsqu'il vint à passer un vaysia (marchand) qui conduisait un grand nombre de bœufs chargés de diverses marchandises.
« Je l'abordai et lui racontai, les larmes aux yeux, le sujet de mes peines, et le priai de m'aider de ses conseils dans la position critique où je me trouvais.
« Le marchand s'approcha de ma femme. Après l'avoir attentivement considérée, il me dit que, par la chaleur suffocante qu'il faisait, la vie de cette pauvre malheureuse était évidemment en danger, soit qu'elle demeurât à cette place, soit qu'elle voulût avancer.
« — Plutôt, continua- t-il, que de vous exposer à la douleur de la voir périr sous vos yeux, peut-être aussi au soupçon de l'avoir tuée vous-même, je vous conseille de me la livrer.
« Je la ferai monter sur un de mes meilleurs bœufs, je l'emmènerai, et elle échappera par ce moyen à une mort certaine ; elle sera perdue pour vous, il est vrai, mais il vaut encore mieux la perdre en lui sauvant la vie que de lavoir mourir sous vos yeux.
LE PARIAH DAiNS L'HUMANITÉ.
« Ses bijoux peuvent valoir vingt-cinq pagodes environ, en voilà trente, et donnez-moi votre femme.
« Le raisonnement de cet homme [me parut convaincant et sans réplique.
« J'acceptai donc l'argent qu'il m'offrait, et lui, prenant ma femme entre ses bras, l'assit sur un de ses bœufs et se hâta de continuer sa route.
« Je repris aussi la mienne et j'arrivai à la maison fort tard, les pieds presque grillés par la chaleur du sable, sur lequel j'avais marché pendant toute la journée.
« — Où donc est ta femme ? me demanda ma mère, surprise de me voir revenir seul. Je lui racontai alors en détail tout ce qui s'était passé depuis mon départ.
« Et je finis par lui apprendre le triste accident survenu en route à ma jeune compagne que j'avais mieux aimé céder à un marchand qui passait que d'être témoin de sa mort inévitable, au risque encore d'encourir le soupçon d'en être l'auteur.
« Suffoquée d'indignation à ce récit, ma mère demeura comme pétrifiée. Mais bientôt sa colère comprimée fit explosion avec fracas ; elle ne trouvait point d'injures ni d'imprécations assez fortes pour me reprocher la conduite que j'avais tenue*
« L'insensé, le misérable, s' écriait-elle, vendre sa femme I la livrer à un autre I Une brahmine devenir
CONTES PAH1AHS. 383
la proie d'un vil marchand t et que va-t-on penser de nous dans notre caste?
« Que diront les parents de cette infortunée et les nôtres, lorsqu'ils apprendront une telle infamie? Pourront-ils jamais croire à un pareil excès de folie et de stupidité?
« La triste aventure survenue à ma femme ne tarda point à parvenir aux oreilles de ses parents. Ils accoururent furieux, armés de bâtons, dans l'intention de me faire expirer sous leurs coups.
« C'est ce qui me serait infailliblement arrivé, ainsi qu'à ma pauvre mère, quelle que fût son innocence, si, avertis de leur prochaine arrivée, nous ne nous, fussions soustraits à leur vengeance par une prompte fuite.
« Ne pouvant se faire justice eux-mêmes, ils portèrent l'affaire devant le tribunal de la caste, qui, d'une yoix unanime, me condamna à payer une amende de deux cents pagodes, en forme de réparation d'honneur.
« Il fat en outre fait défense à qui que ce fût, sous peine d'exclusion de la caste, de jamais donner une autre femme à un fou tel que moi. %
« Ainsi je me vis condamné à rester veuf le restant de mes jours. Heureux encore de n'avoir pas été retranché de la caste des brahmes, grâce dont je fus redevable au respect et à la considération dont
\ avait joui mon père, et dont le souvenir subsistait
encore.
« Je vous laisse à juger maintenant si ce trait de folie le cède à ceux dont mes compagnons vous ont entretenus, et si la prééminence ne m'est pas acquise à bon droit.
« Après mûre délibération, l'assemblée de la chauderie décida que les quatre brahmes ayant donné chacun des preuves irréfragables de folie, ils avaient tous des droits égaux et bien fondés à la supériorité en ce genre ;
« Que chacun pouvait donc individuellement s'attribuer le privilège de se dire plus fou que les trois autres, et prendre pour son compte personnel le salut du soldat.
« — Chacun de vous a gagné son procès, leur dit celui qui présidait, allez en paix et continuez votre route sans vous battre, si c'est possible; prenez bien garde de ne pas vous prendre l'un pour l'autre, et que les dieux fassent qu'il ne vous arrive aucun accident, ce serait une trop grande perte pour vos parents et votre caste.
« En écoutant cette sentence, toute l'assemblée éclata de rire, et les quatre brahmes, satisfaits d'un aussi équitable jugement, se retirèrent chacun disant : J'ai gagné mon procès, c'est bien moi que le prétendu soldat a salué.