LES AVENTURES D ARTHUR WILSON XXI
poussière des documents juridiques n'avaient pas flétri en Wilson certain talent poétique. Pour se venger de son ennemie, il écrivit sur elle quelques vers assez piquants. Ils touchèrent au vif, d'autant plus qu'ils disaient, paraît-il, la vérité. La suivante insultée, avec des cris et des pleurs se va plaindre à sa maîtresse. La femme est remplie de malice : Lady Spiller saisit cette occasion de ruiner le puritain malgré lui. Elle fit semblant de prendre la véridique satire pour une calomnie. Sir Henrie Spiller, effrayé par cette coalition féminine, chassa Wilson.
Cet incident risible dissipa pour toujours les fumées de papisme qui avaient un moment troublé le cerveau de Wilson. Nous n'entendrons plus parler de sa vocation catholique. Dès que cessa d'agir l'influence de Sir Henrie Spiller, les ardeurs de Wilson s'enfuirent comme des esprits exorcisés. C'est qu'il était une de ces natures impressionnables qui subissent sans résistance les opinions de ceux qui les entourent. Cette faiblesse n'est pas en contradiction avec le caractère violent et querelleur qui, je l'ai dit plus haut, formait l'un des traits saillants de la nature de Wilson, et qui vient de se révéler dans cette dispute avec la suivante de Lady Spiller ; elle en est plutôt le complément attendu et naturel. Seuls les hommes qui ne perdent jamais l'empire sur leurs passions ont cet équilibre mental qui fait les résolus. Les violents ne sont forts que devant l'antagonisme tangible des êtres ou des choses. Dans la vie de la pensée ou du cœur, ils sont impuissants et désarmés. Wilson offre un exemple de ce contraste. Il pouvait bondir sous le coup de fouet d'une excitation et courir au-devant de la mort même. Mais il ne sut jamais résister à l'action tant soit peu prolongée de façons de penser ou d'agir extérieures à lui-même. Son catholicisme n'avait été qu'une défaite de son esprit fléchissable : Wilson, livré à lui-même, redevint libertin.
La vie s'annonçait mal. Wilson se trouvait, à dix-huit ans, sans 1613 situation. Quelques ecus constituaient sa fortune. Et il était en butte dans la capitale aux sollicitations de la mauvaise compagnie. Sa jeunesse lui fit ignorer les soucis pécuniaires ; sa vertu native le garda
XXIJ INTRODUCTION
des blandices du monde ^.11 loua une chambre dans Holborn et vécut en sage, s'adonnant à la lecture et à la poésie. Car il connaissait maintenant les charmes de l'étude.
Ce qu'il n'avait pas prévu arriva : il vit bientôt la fin de son argent. Force lui fut de se réfugier au nid paternel. Il y trouva peu de soulagement. Sa mère était morte. John Wilson avait une nombreuse famille et sa santé déclinait. Il ne put donner à son fils que de maigres secours.
Arthur les jugea insuffisants. Et, un jour que le cabinet de son père était ouvert, il prit dans une cassette dix ducats de Barbarie. C'est peut-être la seule action indélicate de sa vie. Elle lui coûta plus tard bien des remords. Pour l'instant, il ne mesura pas l'étendue de sa perversité : seule la peur d'être découvert mettait en lui quelque trouble. Cette crainte lui rendait insupportable le séjour à la maison paternelle. Il regrettait aussi la capitale. D'autre part, dans son oisiveté, surgissaient des visions de pays exotiques. La passion des voyages le reprenait. Il rêvait d'aller aux Indes, au bout du monde. Tant il est vrai que le « pécheur ne saurait s'assurer, ni vivre dans le contentement ! )> 1614 Une diversion opportune mit fin à ces indécisions. Une cousine, Mrs. Nixon, qui lui voulut toujours du bien, le recommanda à Mr. Wingfield. C'était un homme grave et important : il était intendant du comte d'Essex 2. Il invita Wilson à passer l'été à Chartley. Notre désœuvré accepta ; il signait, sans le savoir, un pacte avec la fortune ^.
1. Il semble que Wilson n'ait pas toujours résisté aux mauvais conseils de ses amis. Il a dit, parlant des vers qu'il composa à cette époque : « It had the good in it to keepe mee from worse actions; which, sometimes, my companions u'oiild intice mec to ». Mais il ajoute : « I found it a violent, not a natural, motion. And though I had no great store of religion ; yett I had moral principles, which restrained me from vitious habitts ». Si l'on en croit Dekker et les autres dramatistes qui ont peint le Londres du commencement du XVII« siècle, Wilson avait un réel mérite à ne pas succomber plus souvent.
2. Robert Devereux, troisième comte d'Essex (1591-1646), fils du favori d'Élizabeth et de Frances Walsingham, femme en premières noces de Sir Philip Sidney.
3. Il entra chez le comte d'Essex en 1614 et non 1619 comme le dit M, C. H. Firth dans le Dictionary of National Biography.
LES AVENTURES D ARTHUR WILSON Xxiij
l'homme d'épée
Le manoir de Chartley ^ appartenait anciennement aux Ferrers, comtes de Derby. Il était tombé en quenouille du temps d'Agnes Ferrers, qui l'avait apporté en mariage à Walter Devereux. Cette demeure seigneuriale était pittoresquement située à la lisière d'un parc immense 2. A une portée de flèche se dressaient contre le ciel les ruines du castel bâti par Ranulph Blundeville, comte de Chester, à son retour de Terre Sainte ^. La maison d'habitation formait les côtés d'un carré. Elle était construite en bois curieusement sculpté et portait à profusion les armes des Devereux et les emblèmes des Ferrers ^. Cette demeure, où se révélait un pareil souci de l'élégance et des frivolités de cour, avait conservé de temps plus barbares un fossé profond. Ce fossé, autrefois destiné à arrêter les gens de guerre, ne servait plus que de lavoir. Ce petit détail, on le verra, a son importance.
C'est à Chartley que le descendant des orgueilleux Devereux cachait sa pauvre figure de mari ridicule et impuissant ^. Quelques amis, ayant trouvé grâce devant sa sauvagerie, l'aidaient à oublier dans les plaisirs le souvenir mortifiant de ses infortunes conjugales ®.
Perdu dans la foule des dépendants du comte, le protégé de Mr. Wingfield passa l'été : on peut imaginer dans quelle délicieuse
1. Ce manoir est célèbre pour avoir servi de prison pendant quelque temps à Marie Stuart.