‹ The SwisserChapitre 27 sur 100 · L'HOMME DE DIEU · texte numérisé non relu

L'HOMME DE DIEU

Par une neigeuse matinée de février (1632-3), Wilson tourna le 163: dos à Oxford et se dirigea vers Leighs, résidence de son nouveau maître. Le voyageur arriva à Shotover-Hill et, comme la neige rendait le sol glissant, il. jugea prudent de descendre de cheval. Il avançait donc à pied, lentement et menant sa bête par la bride, lorsqu'il vit arriver vers lui un être dépenaillé, portant un vêtement long et noir. Une grande et forte barbe encadrait son visage et trahissait une origine étrangère qu'accentuait encore un chapeau de forme orientale. Wilson prit cet homme pour un Grec et il se mit aussitôt à méditer sur les malheurs de ce peuple tyrannisé par les Turcs. Une grande pitié l'envahit en voyant cet exilé exposé à toutes les rigueurs de l'hiver. Il voulut sur-le-champ soulager cette infortune. L'étranger lui adressa la parole en une langue bizarre. Wilson lui répondit en latin, en français, en italien. Mais l'homme persista à se servir d'un charabia qui ne tenait d'aucune langue mortelle. Wilson ne pouvait plus douter qu'il avait affaire à un imposteur, et, furieux de s'être laissé prendre au piège, il apostropha le faux étranger, cette fois en bon et vigoureux anglais. Le truand, se voyant découvert, lâcha trois ou quatre jurons bien sonores et s'agrippant à Wilson qui était remonté en selle, il le jeta à terre. Wilson était petit de taille, mais ne redoutait pas les plus forts lutteurs du royaume ^. Il eut tôt fait de se dégager et administra

I. Wilson a conté comment il terrassa un jour, en présence de son maître, un Irlandais qui l'avait provoqué : « In this heat and strength of youth, though a little man, I durst grapple in wrastling with the greatest. Some gentlemen discoursing with my Lord of Essex about wrastling, one Welsh an Irishman being then in company, challeng'd any man to wrastle with him. And, with my Lord's leave, I undertooke him, and threw him. ». Ce fut bien entendu l'occasion d'un nouveau duel. L'affaire se passa peu de temps après l'arrivée de Wilson à Chartley.

xliv INTRODUCTION

à son agresseur une magistrale volée. Puis, jugeant la leçon suffisante, il reprit sa route. Le mendiant, exaspéré par sa défaite, courut après lui. Wilson se mit en garde, et craignant que dans sa colère il ne fût tenté de se servir de son épée, il la jeta loin de lui. Ce geste généreux faillit lui coûter la vie. Car, alourdi par ses bottes, il chancela sous l'attaque du forcené, dont la colère décuplait les forces, et roula à terre. Il parvint à grand peine à reprendre le dessus. A ce moment survinrent trois bergers qui l'aidèrent à maintenir la brute. Wilson apprit de ces derniers que le truand avait passé la nuit dans une auberge sur le flanc de la colline.

Cette anecdote, qui peint d'une façon si frappante les dangers des grandes routes au xvii® siècle ^, nous révèle aussi un coin bien aimable du caractère de Wilson. Nous n'avions pas encore eu l'occasion de noter cette bonté impulsive, cet attendrissement irrésistible devant la misère des déshérités de ce monde. C'est une qualité rare, et elle mérite qu'on la relève avec respect.

Après cette aventure, Wilson arriva sans encombre au château de Leighs. C'était la demeure familiale des Rich depuis le temps oii le roi Henry VIII avait donné le site du Prieuré de Leighs à son bienaimé Sir Richard Rich, Chancelier de la Cour d'Augmentation 2, Quelques ruines imposantes rappellent seules aujourd'hui la splendeur du manoir que Sir Richard fit élever sur nn des sites les plus enchanteurs de l'Angleterre, dans la fertile vallée arrosée par les sinuosités

1. On dirait une page extraite de Fielding. Et pourtant cent dix ans s'écouleront avant que paraisse Joseph Andrews.

2. Court of the Augmentations of the Revenues of the Crown. Cette cour, créée par Henry VIII, était chargée d'administrer les revenus provenant des monastères dissous; le président avait le titre de Chancelier. En 1547 [38 Hen. VIII j cette cour fut transformée et sous le nom de « New Court of the Augmentations » s'adjoignit la (( Court of the General Surveyors of the King's Lands », dont les attributions étaient analogues. Sous Mary, cette nouvelle cour se confondit avec la cour de l'Échiquier. (S. R. Scargill-Bird, Guide to the Public Record office, 215).

LES AVENTURES d'aRTHUR WILSON xlv

de la rivière Ter i. Trois parcs immenses entouraient la maison 2, offrant d'inépuisables réserves de chasse, et aussi des retraites délicieuses pour la méditation. L'un de ces endroits porte encore le nom de « La Solitude » 3. Il fut souvent hanté par la douce et pieuse Mary Rich, qui aimait aller y faire ses dévotions à la face du ciel.

Le possesseur de ce domaine, à l'époque où nous sommes arrivés, 1653 était le fils de Robert Lord Rich et de Penelope Devereux, la poétique et célèbre Stella. Il s'appelait lui-même Robert Rich, comte de Warwick, deuxième du nom. De sa mère il avait hérité un extérieur beau et séduisant. Au début du règne de Jacques, la cour ne possédait pas de cavalier plus brillant. Ses traits nous ont été conservés dans un superbe portrait de Van Dyck *. Le front est élevé et large, terminant noblement un visage allongé et fin. Les cheveux retombent des deux côtés de la tête et sur le front, en un désordre qui pourrait être voulu ; car la moustache, soigneusement relevée aux coins, et la barbe à la royale, taillée d'une façon impeccable, dénotent une certaine recherche. Les sourcils bien dessinés viennent rejoindre, par une courbe prononcée, un nez aquilin, impérieux et aristocratique. Le regard est voilé par un air de lassitude alanguie sous lequel perce pourtant une flamme vive et sensuelle. Mais la bouche est surtout frappante : sous l'ébouriffement de la moustache les lèvres sont tordues en un sourire sur le point de s'épanouir. On ne saurait dire ce qu'il y a de joyeuseté débordante, d'ironie fine dans ce mouvement de la bouche que l'on sent prête à dire une malice ou une gaillardise. Tous les contemporains

1. Le chapelain du château, Ant. Walker, donne, dans une oraison funèbre, une etymologic fantaisiste du mot Leighs (« les Eaux »). Miss Smith (^Mary Rich et ber Friends, p. 104) fait remarquer que le nom est très saxon et fréquent dans l'Essex.

2. « There came afterwards to be Three very considerable Parks here. One round the House, of about 415 acres, called Pond Park, on account of the Fish-ponds that ■were in it. Another on the back of that, containing upwards of 400 acres. Another about 4 miles in circumference, called Little or Littley Park. Within this, there was a Chapel, built of Timber ». (Morant, Essex, II, 100).

Page 1