‹ The SwisserChapitre 35 sur 100 · P. xiv · texte numérisé non relu

P. xiv

LES AVENTURES d'aRTHUR WILSON liij

réagissent sur la raison et l'achèvent. L'organisme vigoureux de Bunyan ne résista pas à ces secousses morales et physiques. Il eut des hallucinations terribles. Il sentait la griffe du démon pénétrer dans ses chairs ; il voyait les pierres de la chaussée et les tuiles des maisons se soulever et se liguer contre lui pour le chasser. De ces visions affolantes il sortait le corps brisé. Il entendait craquer les os de sa poitrine. Un tremblement finit par secouer tous ses membres. Il crut que, semblable à Judas, il allait éclater.

Wilson eut lui aussi des hallucinations — des manifestations de 1645 Satan. En juillet 1645, il assista au procès de dix-huit sorcières, que son très noble maître condamna à être brûlées vives, selon la coutume barbare de l'époque. Son bon sens et ses connaissances scientifiques lui faisaient considérer les malheureuses comme de pauvres créatures mélancoliques, envieuses et atrabilaires, victimes d'une sorte d'auto-suggestion. Cette réflexion avait de quoi satisfaire un homme habitué à placer les constatations de la science au-dessus des superstitions séculaires. Mais le besoin de tout examiner à la lumière divine était trop fort. Wilson se prit à comparer les textes sacrés qui avaient trait aux sorcières 1. Et aussitôt un grand conflit s'éleva dans son âme. Il se disait : « Dieu est admirablement juste et miséricordieux ; miséricordieux en ce qu'il réprime Satan et le tient dans les chaînes ; juste en ce qu'il le déchaîne pour l'exécution de ses décrets ». Ici la raison intervenait et objectait: « Il n'est pas compatible avec la bonté infinie du Tout-Puissant de lâcher Satan sur de pauvres créatures à l'esprit sombre et chagrin, alors qu'il l'empêche de déchirer certains athées, profanes et méchants, que leur tempérament porte à regimber sans cesse contre le ciel ». Cela ébranlait sa compréhension, et il avait besoin, pour s'assurer, de se répéter la parole de Paul : « O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses jugements sont incompréhensibles

I. Dans son autobiographie, il dit son intention de traiter la question plus longuement par ailleurs, vraisemblablement dans un opuscule, qui a disparu, s'il a jamais été écrit : a This will bee better asserted in another place; and those texts of Scripture genuinelie interpreted : which will bee too large for this place ».

INTRODUCTION

et ses voies impénétrables ^ » ! Mais avec l'intervention de Dieu dans ce cas purement pathologique, s'était introduit un élément de trouble et de vertige. Wilson avait perdu pied sur le terrain solide de la science pour se débattre dans l'immensité insondable des volontés de la Divinité. Aucun raisonnement ne pouvait plus le satisfaire. Il avait soif d'une confirmation surnaturelle, quoique nette et tangible, de son opinion sur les sorcières. Le conflit s'aviva. Wilson maintenant « se débattait et luttait contre le ciel ». Enfin, avec des larmes et des prières, il supplia Dieu de lui donner une certitude. Il lui demanda, soit de détruire son opinion si elle était erronée, soit de la confirmer de manière ou d'autre. Cette requête était présentée en toute humilité d'âme. Wilson, en déposant ses désirs aux pieds de Dieu, se sentait transporté d'un zèle qui lui paraissait devoir mettre en déroute le Méchant et sa malice. Enhardi par cette pensée, il osa enfin poser à Dieu la question qui lui brûlait les lèvres : « S'il est vrai que Satan produise de pareils effets, puissé-je avoir une vision qui me l'assure. Sinon, puissé-je ne rien voir ! » Et il attendit. Mais il avait formulé un désir impie. Il avait tenté le Tout-Puissant ! A peine avait-il prononcé ces paroles que sa pauvre chair fut saisie d'épouvante et qu'un tremblement secoua violemment tout son corps. Il ne vit ni n'entendit rien que son effroi.

Si les manifestations extérieures de ce singulier état d'esprit sont les mêmes chez Wilson et chez Bunyan, il n'en subsiste pas moins une différence essentielle entre leurs cas. Pour le dernier, il s'agissait de résoudre dans ces colloques avec Dieu le mystère effrayant de la vie future. Des visions de perdition ou de salut éternels jetaient tour à tour leur ombre ou leur clarté au milieu de ses tortures. Comme son pèlerin, Bunyan traversa péniblement la « Vallée de l'Ombre de la Mort ». Il entendit les cris de blasphème des démons qui la peuplaient. Il broncha à tous les pièges qui hérissaient la route. Et ce martyre d'imagination fut assez puissant pour inspirer à cet homme presque illettré

Page 1