Lovel dans The New Inn, IH. 2, par Ben Jonson
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platonique que Lovel préconise avec tant d'éloquence — bien que Platon, ainsi que le fait remarquer un personnage dans une autre comédie ^, n'ait jamais traité d'un pareil amour. C'est une vieille connaissance. Il domina sous un autre nom pendant tout le Moyen- Age. Dans l'Angleterre de la Renaissance, on peut assister à son retour avec les importations poétiques des « Courtly Makers » et à sa vulgarisation avec la traduction d'/Z Cortegiano de Castiglione. Depuis, il n'avait pas cessé de rôder autour des bergers de pastorale. Toutefois, en triomphant à la cour de Charles, il eut toutes les apparences de la nouveauté. Il en eut aussi tout l'attrait : il fit fureur. James Howel écrivait à son ami Philip Warwick : « Peu de nouvelles pour l'instant, excepté qu'un certain amour, appelé platonique, domine à la cour, depuis quelque temps. Cet amour est dépouillé de toute sensation corporelle ou grossière et d'appétits sensuels ; il consiste en contemplations et fait travailler tous les beaux esprits de la capitale 2 ». La lettre est datée du 3 juin 1634. Quelques mois après 3, D'Avenant écrivit The Teyn-ple of Love, qui consacre le triomphe de 1' « Amour chaste ». A peu près vers la même époque *, le même auteur en faisait la satire dans The Platonick Lovers. Dans cette pièce, D'Avenant pouvait encore dire que l'épithète de « platonique » était une nouveauté de cour dont le sens n'était pas très bien compris ^.
Si le nom était de création récente, la maladie, on l'a vu par
1. D'Avenant. The Platonick Lovers. (Vol, II p. 39, éd. Maidment-Logan) :
But did not Plato write of love ?
Buon. Divinely, sir, But not such kind of love As ladies would have now : they mistake him.
2. Cité par Maidment et Logan dans la préface des Platonick Lovers (Dram. Works of d'Avenant, vol. II, p. 3).
3. The Temple of Love, « a Masque », fut représenté à Whitehall a on Shrove Tuesday », 1634.
4. La tragi-comédie àcs Platonick Lovers fut imprimée en 1636.
5 . The first are lovers of a pure Cœlestial kind, such as some style Platonical ; A new court epithet scarce understood.
(D'Avenant. Ed. Maidment-Logan, II, p. 17).
l'œuvre littéraire de WILSON Ixxvij
l'exemple de Lovel, était connue dès 1629; et la passion d'Alcidonus et de Selina en offre tous les symptômes. Les amants du Swisser font le départ entre les sens et l'âme; ils placent celle-ci avec exaltation au-dessus des impuretés de la vie. « Les troubles qui causent une trépidation dans nos amours sublimes et élémentaires, nos sens les éprouvent seuls; mais cet esprit plus pur (et en dehors d'eux) s'élève avec des ailes de colombe, au-dessus de la malice de nos parents. Dans ces douceurs dérobées nous amasserons un trésor qui paiera la rançon de nos misères passées. Nous ne devons pas rougir quand nos lèvres se rencontrent : c'est une marque de culpabilité... nos âmes libres sont innocentes et dépourvues de crainte ». Nous sommes loin des amants de Vérone et de leur passion fiévreuse. Avec Selina et Alcidonus, l'amour est monté à la tête et s'y est refroidi en des subtilités philosophiques.
Mais nous sommes peut-être encore plus loin de la santé de l'amour shakespearien. Cette conception de l'amour métaphysique a une conséquence inattendue qui montre combien, sous son apparente idéalité, cette théorie contenait de dépravations possibles ^. Elle aboutit dans Wilson à l'apologie de l'inceste. Alcidonus apprend qu'il est le frère
I . D'Avenant a montré comment sous la protection de cet amour s'abritaient es liaisons illicites :
Cas. My sister, signior, is inquisitive, Guilty of my oflFence, she asked me ere You came, why you endeavour'd thus to have The lady married to another, whom you meant to love?
Fred. That's the platonic way; for so The balls, the banquets, chariot, canopy. And quilted couch, which are the places where This new wise sect do meditate, are kept. Not at the lover's but the husband's charge. And it is fit; for marriage makes him none, Though she be still of the society.
Amad. And may, besides her husband, have A sad platonical servant to help her meditate.
Fred. All modern best court authors do allow't.
(J'latonkk Lovers, p. 52)
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de Selina. D'où une scène' entre le frère et la sœur dans laquelle le jeune homme soutient la possibilité de leur amour malgré leur parenté: « Dans ces ombres bénies oii réside le pur amour, l'âme ravie éprouve des délices au-dessus de l'atteinte des sens. Sur ces rives plaisantes nous pourrons renouveler nos amours, d'une façon inconnue : le nom de frère ne sera plus un obstacle à ces joies. Nous irons unis en une même contexture, délivrés des lois de la chair ; point de chuchotements pour qualifier nos rendez-vous d'incestueux ; aucune honte n'obscurcira l'essence de nos amours... Ce que nous avons fait ne sera pas compté parmi nos fautes, Selina; mais, revêtus des blanches robes du pur amour, nous nous redresserons innocents, sans honte et sans crainte ». De quel front le puritain Wilson dut-il relire plus tard de semblables paroles? Il n'a pourtant pas égalé l'horrible mais géniale inconscience de Ford ^. Antharis avait menti : Alcidonus n'était pas le frère de Selina. Il n'y a pas eu inceste, en réalité. Mais la théorie de la légitimité de l'amour incestueux n'en subsiste pas moins. Elle est caractéristique de l'époque. Un pareil affaissement moral est d'autant plus grave qu'on le constate chez un écrivain dont les intentions et les mœurs étaient pures. Il nous révèle la crise de dépravation dont souffrait l'Angleterre. Le siècle de Charles a été plus que frivole et artificiel. Sous la grâce — en apparence innocente — des manières, se développait un véritable cancer. Et c'est cette plaie qui a rendu la Révolution possible et peut-être nécessaire.
On pourra faire sur la valeur du Swisser bien des réserves. Mais il est certain que cette comédie présente un intérêt documentaire considérable. A y regarder de près, cet intérêt peut même être une source d'émotion. Pour qui sait revivre par l'imagination les angoisses qui
I. 'Tis Pity She's a IVhore fut publiée en 1633. Mais la pièce avait été jouée bien avant.
l'œuvre littéraire de WILSON Ixxix
ébranlèrent l'âme du peuple anglais, aux environs de 1649, cette pièce dépasse la portée d'un simple document sur l'histoire du théâtre pour prendre une signification véritablement humaine : elle nous laisse entrevoir le drame qui se joua dans une conscience d'alors. Autre chose encore. Si l'on songe à l'influence occulte, indéfinissable et toutepuissante qu'exerce la pensée — écrite ou parlée — dans les esprits 011 elle est semée, la pièce de Wilson n'a-t-elle pas été pour quelque chose dans la propagation du mécontentement dont elle se faisait l'écho? L'influence du Swisser s'exerça il est vrai dans un cercle restreint et elle fut sans doute infinitésimale. Mais les causes minimes, en se multipliant, finissent par créer les grands courants d'idées. Qui saura jamais quelle multitude de pensées — atomes de pensée, pourrait-on dire — concourent à la formation d'un mouvement de l'opinion publique ?
Si de pareilles observations sont justes, The Swisser a une importance autrement grande que The Inconstant Lady. Avec cette dernière pièce nous retombons dans le genre banal des comédies d'amour. Sans doute nous trouvons encore ici la trace des idées politiques de l'auteur. Comme dans le Swisser, nous avons la peinture d'un prince foncièrement bon, mais victime de ses passions et surtout de ses flatteurs et de ses favoris. A ces derniers, Wilson crie : « Anathème! » de toute la force de sa haine. « Il convient au prince qui veut être juste de fouiller les coins de sa cour corrompue, qui souvent cachent des foyers purulents. Les rayons du soleil engendrent parfois des serpents, des vers et des monstres ; et pourtant ce n'est pas la faute du soleil, mais celle du sol vicié qui reçoit ses rayons. Car, dans tout autre cas, sa lumière réchauffe et ranime. C'est ainsi que la faveur des princes peut être détournée de son but et devenir nuisible ». De semblables tirades ne sont pas rares. Mais elles fusent çà et là au long de la pièce, au hasard de l'indignation de l'auteur. Elles ne semblent pas répondre à un plan préconçu. Leur ensemble ne forme pas le corps d'une thèse.
Le sujet de V Inconstant Lady est double. Ainsi que le titre l'indique, WiKson a voulu d'abord peindre l'inconstance d'une femme. Je ne
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dis pas la femme, car l'auteur a pris soin d'opposer à cette héroïne du vice une femme douce et aimante qui oblige même un misogyne de la pièce à « reconnaître qu'il a médit du sexe ». Et c'est l'histoire des amours de cette jeune fille vertueuse qui fournit à l'intérêt de la seconde intrigue.
Il existe de V Inconstant Lady une seule édition i, celle que P. Bliss fit paraître en 1814. Cette publication est aujourd'hui fort rare. Dans ces conditions, il n'est pas inutile de donner une analyse détaillée de la pièce.
Je ne serais pas étonné si bien des gens, après avoir lu les premières pages de cette comédie, fermaient le livre pour ne plus le rouvrir. Le début en est extrêmement gauche et banal. On y voit l'héroïne, Emilia, se détacher brusquement de son fiancé, Aramant, parce qu'il n'hérite plus de la fortune qu'elle convoite ; jeter, non moins brusquement, son dévolu sur Millecert, frère d' Aramant ; faire tourner la tête au jeune homme, en quelques œillades ; puis, sûre de sa nouvelle conquête, congédier Aramant en lui annonçant brutalement qu'elle n'épouse pas un pauvre diable. Tout cela s'est passé en une scène 2. Le spectateur le plus patient et le plus crédule ne saurait accepter sans sourciller pareille avalanche d'impossibilités.
Dans cet acte ^ passe pourtant une silhouette intéressante : celle d'un petit-maître de l'époque. L'élégant gesticule de façon fort plai-
1 . Vlficonstant Lady par William (iic) Wilson figure sur la fameuse liste des manuscrits détruits par la servante de Warburton. On croyait donc la pièce irrémédiablement perdue, lorsqu'en 1755 Richard Rawlinson légua à la « Bodleian Library », un exemplaire manuscrit de cette comédie. Ce don passa inaperçu jusqu'en 1814, année où parut à Oxford une édition par P. Bliss. Vingt-deux ans plus tard, Halliwell signala l'existence, dans un volume manuscrit des œuvres de Beaumont et Fletcher, de certaines pièces « jusqu'alors inconnues )), parmi lesquelles The Inconstant Lady, or Better Late than Never. (Halliwell, Illustrations of Shakespeare, Marriage of wit and wisdom, p. 85). Pour qu'elle ait échappé à la connaissance de ce fouilleur omniscient, il faut que la publication de la pièce ait fait bien peu de bruit. L'édition P. Bliss fut tirée à un nombre limité d'exemplaires.