V. Première partie, ch. III
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remords de Busiro. Leur bonheur est la solution vers laquelle a tendu le problème de l'intrigue. Il faut ajouter que c'est le succès de Cloris qui éveille tout à la fois la haine et la jalousie d'Emilia, et que, par là, ce caractère de l'Inconstante renonce à son isolement et finit par rentrer tout naturellement tians le cadre de cette histoire d'amour. La perversité de l'héroïne nominale devient ainsi un simple épisode dans l'enchaînement des obstacles à l'union d'Aramant et de Cloris.
C'est pourquoi, bien que le sujet de la pièce soit double, l'intérêt ne s'éparpille pas. Wilson a, cette fois, atteint à l'unité d'action. Il a été obligé, il est vrai, pour montrer le caractère d'Emilia sous toutes ses faces, d'intercaler quelques tableaux qui échappent à la domination de l'intrigue ^. Néanmoins, l'impression qui se dégage de la comédie est celle de netteté et de solidité. Cette qualité est d'autant plus louable qu'elle était rare à l'époque. Mais ce n'est peut-être pas celle que Wilson poursuivit avec le plus de diligence. La désinvolture avec laquelle il a simplement accolé les deux intrigues du Swisser prouve que cette unité ne lui paraissait nullement essentielle. D'autre part, Ylnconstant Lady présente un caractère plus saillant qui dénote chez l'auteur des tendances d'un autre genre.
Ce caractère, c'est le nombre et la complication des incidents. Ils se suivent et se poursuivent avec une rapidité vertigineuse. L'action ne marche pas, elle court. Elle engloutit les événements comme une batteuse mécanique dévore les gerbes de blé. Quelquefois, c'est aux dépens de la vraisemblance. J'ai signalé l'accumulation des faits dans le premier acte, et le sentiment de révolte qu'elle soulève. Cet effet de « trop plein » disparaît dans la suite, mais la complication est restée. Pas un acte qui n'apporte sa brassée de péripéties, même le deuxième et le quatrième, pendant lesquels l'intrigue, généralement, se tasse ou se repose. Quant au cinquième, j'ai montré comment le dénouement
I. Une scène où Antonio, pour venger son ami, vient insulter Emilia, ce qui est une occasion pour l'auteur de dire la perversité d'Emilia (II, 2) ; la scène avec Pantarbo (III, r); la scène avec Aramant, Antonio et Trebutio (IV, i).
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rebondit de coups de théâtre en coups de théâtre, fouettés, inattendus, rapides comme les sauts périlleux d'un acrobate.
Quand une fois le spectateur s'était laissé prendre dans le tourbillon des situations/ il lui devait être impossible d'échapper. Mais l'auteur a un autre procédé pour capter l'attention du public. Il aime piquer la curiosité par des allusions à des histoires mystérieuses, dont le leit-motiv revient obsédant tout au long de la pièce. On devine que le secret de Busiro contient la clé du dénouement; l'auteur le présente sans cesse comme un appât, retiré aussitôt que tendu; mais il ne le révèle qu'à la dernière extrémité. Et pourtant, il nous avait mis sur la trace. Dès le deuxième acte, nous avons appris vaguement qu'on accusait Busiro d'avoir fait disparaître Bellaura. Le spectateur dresse un moment l'oreille; mais, dans l'amoncellement des péripéties, il oublie l'histoire, jusqu'au moment où il s'aperçoit qu'il a tenu et laissé échapper le mot de l'énigme i. Il en résulte un effet de surprise d'autant plus vif que le spectateur est conscient d'avoir laissé mettre sa perspicacité en déroute. Et, en même temps, la vraisemblance est sauve par ce fait que la surprise a été préparée.
On ne saurait donc refuser à Wilson une grande habileté dans la construction de l'intrigue. The Inconstant Lady a toute l'ingéniosité d'une charade de longue haleine, dans laquelle l'auteur s'est amusé à compliquer les données afin de rendre la solution plus difficile. Ces procédés appartiennent à l'art inférieur du vaudevilliste. Mais cet avilissement de l'idéal dramatique n'est point particulier à Wilson. On le retrouve comme une nielle dans toutes les productions de la scène
I. De même à la scène i de l'acte III, Emilia nous a laissé entendre que Cloris n'était pas sa sœur :
For can it Be naturall to see my younger sister, (And onely in opinion toe, not blood,) Triumphing in her pride, by the duke's fauor? Mais l'allusion est si peu claire, qu'elle est incompréhensible à la première lecture; à plus forte raison devait-elle être presque insaisissable à la représentation. Elle est toutefois suffisante pour jeter dans l'esprit un certain tiouble dont on se souvient à la fin.
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anglaise, pendant la période qui précéda la Révolution ^ Dans l'alanguissement où se mourait alors le théâtre, les contemporains de Wilson étaient réduits à émoustiller le spectateur en tenant son esprit sur un perpétuel qui-vive. Chez les meilleurs d'entre eux, comme Shirley, la multiplicité des incidents est la sauce piquante destinée à relever une psychologie qui faiblit. Chez les inférieurs, May, Davenant, Sir John Suckling, etc., elle est le vêtement indispensable pour cacher la nudité de l'observation. On peut placer Wilson parmi ces derniers.
En s'appuyant sur l'étude qui précède, il serait possible d'établir les règles de 1' « art dramatique » de Wilson. Mais il y a quelque chose d'anti-scientifique à déduire des lois de deux expériences seulement. Une autre cause d'incertitude et d'erreur, c'est que les pièces appartiennent à des genres différents : VInconstant Lady est une comédie de ce genre particulier que l'on appelle en Angleterre « romantic » ; le Swiss er est une véritable pièce à thèse. Il faut donc se garder des généralisations trop absolues ; et je me bornerai à quelques considérations qui n'ont pas la prétention de porter sur l'auteur un jugement complet ni définitif.
Il est un défaut qui persiste dans les deux pièces, et qui dès lors pourrait bien être la caractéristique principale du théâtre de Wilson, je veux dire la faiblesse des caractères. Les personnages wilsonniens déconcertent par leur instabilité et leur inconséquence. Leurs âmes font sans cesse de brusques demi-tours. Dans la course essoufflante des événements, ils tournent, virent, pirouettent comme figures de baudruche. Et lorsqu'à la fin s'abat la tourmente qui les entraîne, ils
I. On peut même se demander si la guerre des Puritains contre le théâtre fut aussi funeste qu'on l'a dit. Ils lui imposèrent un repos qui facilita son nouvel élan sous la Restauration. Cette renaissance, sous l'influence française, fut peut-être mauvaise dans ses résultats immédiats; mais elle ouvrit de nouveaux horizons et cela est toujours salutaire.
XCIV INTRODUCTION
retombent, qui sur les pieds, qui sur la tête. Shakespeare nous a, lui aussi, habitué aux écarts de l'âme humaine. « Un personnage shakespearien », on l'a fort bien dit, « n'est complet qu'à la fin du drame. Il est souvent en voie de formation, indécis et inachevé au début. Il peut tourner... Shakespeare fait une aussi large part à l'inattendu que dans la vie ^ ».
Mais c'est un inattendu logique. On peut toujours retrouver dans la vie du personnage, dissimulé dans un mot ou dans un geste, le rien imperceptible qui fait prévoir et rend presque inévitable les revirements postérieurs. Ces dissonnances ne font que renforcer une harmonie merveilleuse, préétablie entre les caractères et le hasard. Dans Wilson, j'en ai peur, les contradictions ne sont pas explicables. Elles n'ont d'autre raison d'être que le bon plaisir de l'auteur. Pourquoi Emilia, après une belle carrière dans la perversité, devient-elle en quelques minutes un modèle de contrition? L'auteur l'a voulu ainsi. Pourquoi Millecert, après s'être montré d'une faiblesse imbécile jusqu'au troisième acte, est-il homme d'action, audacieux et sagace au quatrième? L'auteur l'a voulu ainsi. L'exemple le plus frappant de ces caractèresgirouettes est peut-être celui d'Arioldus. Il apparaît d'abord en philosophe, désillusionné sur la vie. Banni par le roi, il a trouvé dans l'étude la consolation dernière. Il s'est affranchi de toute ambition. Il est bien résolu à vivre dans un calme contentement. Survient le roi : aux premiers mots, Arioldus se sent attendri. La gratitude semble fondre son cœur. Puis, subitement, ce contemplatif est pris d'une rage guerrière. « L'ennemi vient pour sa ruine », s'écrie-t-il en brandissant son épée, « Il éprouvera aujourd'hui quelle force la faveur d'un prince peut ccwnmuniquer au cœur d'un loyal sujet ! » Ce qui n'empêche pas le loyal sujet de vouloir, à l'acte suivant, tuer son roi.
I . E. Legouis. Pages choisies de Shakespeare, Introduction, xxxviii. L'étude de M. Legouis est un modèle d'introduction. Ces quelques pages font comprendre et connaitre le théâtre de Shakespeare beaucoup mieux que des volumes entiers sur le sujet.