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L ŒUVRE LITTERAIRE DE WILSON XCV

Cela ne veut pas dire que les personnages de Wilson manquent de vie. Ils sont, au contraire, pleins d'activité, de mouvement et d'agitation. Ils ne restent pas un instant en repos. Ils vont, ils viennent, se démènent ; agissent ou déclament ; rient ou pleurent ; aiment ou détestent ; en un mot, ils font tous les gestes de notre pauvre humanité ; ils éprouvent toutes les passions des hommes ordinaires ; on trouverait même parmi eux des penseurs. Mais cette vie est factice. Ils semblent agir extérieurement à eux-mêmes ^.

Ce divorce entre leur personnalité et leurs actes est dû, en grande partie, au genre des pièces. Dans le Swisser, comme dans VInconstant Lady, l'auteur a été resserré entre les brancards d'une idée préconçue. Dans le premier cas, il était lié par la théorie qu'il exposait et à la démonstration de laquelle il a dû plier les personnages. C'est ainsi qu'Aribert fait preuve d'une singulière patience en apprenant que sa fille a été déshonorée. Il empêche Arioldus de tuer le ravisseur. Car ce ravisseur est le roi, et Aribert est chargé d'exprimer les opinions de l'auteur sur l'inviolabilité de la personne royale : le politique a tué le père. C'est ainsi que la tendre Eurinia, qui s'est déguisée en page pour suivre et servir celui qu'elle aime, se résigne bien facilement à épouser le roi et surtout — geste encore moins féminin — n'éprouve pas la moindre douleur apparente en entendant ce même Arioldus révéler son amour pour une autre femme. Il fallait, pour l'exemple, que le roi réparât son crime, et le caractère de la douce Eurinia s'est trouvé écrasé dans l'étau de cette nécessité de la théorie. Dans VInconstant Lady, Wilson subissait une tyrannie encore plus absolue. Une intrigue compliquée, et forcément conçue à l'avance dans tous ses détails, est un lit de Procuste, aux dimensions duquel le dramatiste se voit obligé

I. Il est cependant un caractère qui fait exception : celui d'Antharis, dans le Siuisser. Pour une fois Wilson a dessiné une figure nette, vigoureuse et, me semble-t-il, originale. Ce type — assez banal au début — du courtisan insolent avec ses égaux et souple avec les puissants, atteint à une véritable grandeur dans la scélératesse, lorsqu'il essaie de briser l'amour de son fils par un mensonge odieux, 11 y a dans la scène 3 de l'acte IV des mots que l'on admirerait sous la plume de Shakespeare.

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d'adapter ses personnages. Ils y perdent tous quelque membre. Surtout, la libre réaction des caractères sur les événements, qui chez les grands dramaturges contribue à l'illusion de vie, n'est plus possible lorsque le jeu des incidents est prévu et réglé. Chez Wilson, les acteurs finissent par devenir de simples pions sur un échiquier. Ils marchent disciplinés vers le but qui leur est tracé. Et, lorsque par hasard leur caractère est en conflit avec les circonstances, ils se soumettent sans résistance. De là ces volte-faces que nous avons constatées.

D'ailleurs, il est douteux que, mieux favorisé par le genre de ses pièces, Wilson eût réussi à créer des caractères bien profonds. Car il semble avoir été privé d'une qualité essentielle au draraatiste : le don d'observation. L'autobiographie en offre une preuve curieuse. Pas une fois il n'a eu l'idée de crayonner les nombreux personnages qui ont joué un rôle dans son existence. Ses amis ou ses ennemis passent dans le récit; il les nomme, mais il ne nous les présente jamais. L'absence de cette manie qu'ont tous les hommes à tempérament dramatique — ou plus généralement psychologique — de noter les échantillons d'âmes rencontrés dans la vie, et qui révèle ce tempérament aussi infailliblement que la démarche trahit le marin, est très significative. Cette remarque est confirmée par ce que nous connaissons du caractère de Wilson. Il accepta la vie, jusqu'à la fin, avec cette docilité, cet émerveillement devant les êtres et les choses qui sont le propre des enfants. Une sorte de fatalisme, entretenu par l'image d'une divinité partiale et toute active dans les affaires humaines, le faisait se plier aveuglément, sans désir de comprendre, à toutes les sautes des circonstances. Le fait de n'avoir pas même deviné ce que son existence avait eu d'agité et de divers, prouve aussi qu'il n'avait retiré aucun enseignement des coups de poing de l'expérience. Or, les grands connaisseurs de la vie ne se contentent pas de la subir; ils la dominent. Ils ne sont pas soumis à l'influence des autres hommes parce qu'ils plongent dans les âmes de leurs semblables et en voient toutes les petitesses. Enfin, s'ils comprennent si bien les autres, c'est qu'ils se comprennent eux-mêmes.

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Les pièces de Wilson ont été jouées à Blackfriars — c'est-à-dire au théâtre qui, avec le Globe, passait pour avoir le meilleur répertoire ^. La chose n'est pas inexplicable. Ulnconstant Lady et le Swisser devaient intéresser le public, l'une par le mérite alerte de l'intrigue, l'autre par le piquant des allusions politiques. Cet intérêt n'a même pas complètement disparu aujourd'hui. Encore perdons-nous beaucoup à la lecture. Les pièces de Wilson rentrent dans la catégorie de celles dont Marsfeon disait qu'elles sont faites pour être jouées et non pour être lues. C'est ainsi que devait être sensiblement atténué à la représentation un défaut qui apparaît aujourd'hui éclatant : la pauvreté du revêtement de la pensée. On ne trouve pas dans Wilson ces passages embaumés de poésie qui éclatent à chaque page des dramatistes élizabethains. Mais cette poésie — bien qu'elle contribue à l'atmosphère de beauté de la pièce — n'est pas indispensable pour émouvoir ; et elle sévapore en grande partie dans la rapidité des jeux de scène. Certains défauts deviennent au contraire des qualités dans la bouche d'un acteur. L'un d'eux, assez fréquent chez Wilson, c'est la tendance à la tirade déclamatoire. Il est malheureusement trop vrai qu'au théâtre, « le panache » arrache les applaudissements du public aussi infailliblement qu'une marche militaire fait sauter le cœur d'une foule. Les gens de goût sont la minorité.

Les mêmes acteurs qui faisaient vibrer le vers de Shakespeare déclamaient aussi le vers pâlot de Wilson ; les mêmes spectateurs qui applaudissaient Romeo and Juliet faisaient bon accueil au Swisser 2. Peut-être faut-il tenir compte de ce jugement des contemporains avant

1 . Shakespeare n'a écrit que pour ces deux théâtres. Sur les mêmes scènes on représenta les meilleures pièces de Beaumont et Fletcher, de Chapman, de Massinger, de Ford, de Middleton, etc. Ben Jonson était un des fournisseurs les plus actifs de Blackfriars.

2. Dans Vhiduction to Tbe Magnetic Lidy, jouée à Blackfriars en 1652, Ben Jonson fait allusion aux « mauvaises pièces » qui étaient représentées depuis quelque temps sur ce théâtre. Wilson doit évidemment prendre sa part de cette satire. Il est vrai que le vieux Ben avait essuyé sur cette même scène, en 1629, un échec retentissant (avec The Neiu Intt). En outre, il ne fut jamais un modèle d'impartialité.

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de condamner Wilson. C'est, en tous cas, une preuve que le théâtre de Wilson répondait aux exigences du public. Et cette habileté d'adaptation aux goûts d'une époque est, après tout, une manière de talent.

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