‹ Théâtre à la maison et à la pensionChapitre 105 sur 109 · ROBERT, LUCIEN · texte numérisé non relu

ROBERT, LUCIEN

ROBERT, gaiement. — Ma foi, vivent les voyages pour donner appétit et sommeil ! Quel bon souper nous avons fait! Quel bon somme nous allons faire !

Ah! mais, avant tout, rédigeons mes notes de

voyage; je l'ai promis à papa. [H tire un carnet de sa poche, s'assied devant la table et écrit.)

LUCIEN, d'un air inquiet . Dis doUC, Robert...

ROBERT. — • Chut! ne me trouble pas. — « Quitté ce matin le pensionnat de M. Heinsius, avec plaisir. — ApieddeSacconex à Genève. — En bateau à vapeur jusqu'à Nyon : lac un peu agité ; Lucien prenait ça pour une grosse tempête et avait peur de faire naufrage... »

LUCIEN. — iMais...

ROBERT ^continuant. — « Trouvé à Nyoulc bravc Pierre et gravi dans son voiturin les pentes du Jura. Pas mal de cahots. Lucien avait peur de verser. »

LUCIEN. — Bien sûr.

ROBERT. — « Descendus un peu avant Saint- Cergues pour nous dégourdir les jambes. — Rencontre de Bohémiens qui vont de village

en village raccommoder les casseroles. Lucien a peur d'être enlevé par eux. »

LUCIEN. — Dame!

ROBERT. — « Dîné à Morez. Vu un très gros chien qui aboie après nous. Lucien a peur d'être dévoré. »

LUCIEN. — Certes !

liOBEKT , continuant. — « Arrivés ce soir à Saint- Laurent, à l'Auberge Rouge, où nous soupons à merveille et où nous allons coucher. Lucien a peur... » {A Lucien.) De quoi as-tu peur ici ? Car il faut toujours que tu aies peur de quelque chose.

LUCIEN. — Âloque-toi tant que tu voudras, ce n'est pas rassurant du tout de voyager comme ça ; ton papa ou le mien auraient bien pu venir nous chercher.

ROBERT nan^ — Tou papa OU le mien, tu es trop modeste; moi, je trouve qu'ils auraient dû venir tous les deux et se faire accompagner de la force armée. Un voyage si long, si dangereux ! de Genève à Foncines dans le Jura, quelque chose comme douze lieues !

LUCIEN. — Eh bien, douze lieues, c'est très long; il peut arriver beaucoup de choses pendant douze lieues.

ROBERT. — Tu oublies que nous voyageons sous la protection de Pierre.

LUCIEN . — Ça n'empêche pas que j 'ai eu grand'peur.

ROBERT. — Je le sais, puisque je viens de le noter. Comme j'aurais honte si tu étais mon frère ! Heureusement que tu n'es que mon cousin, et pas germain; mais c'est encore assez désagréable d'avoir un cousin aussi poltron. (Sérieusement.) Vrai, tu dcvrais te corriger; la peur n'est pas permise à un garçon ; c'est bon pour les filles.

LUCIEN. — Tues drôle, toi! S'il m'arrive du mal, je le sentirai parfaitement quoique garçon ; donc, pourquoi n'aurais-je pas peur?

ROBERT. — D'accord. Mais, quand il n'y a aucun danger, tu conviendras que ces paniques te rendent ridicule. Il serait grand temps de secouer les terreurs que ta nourrice t'a mises dans la tête avec ses contes absurdes.

LUCIEN. — Alors tun'as pas peur, toi, mémeici?

ROBERT. — ^Comment! même ici?

LUCIEN, baissant la voix. — Ty n'as pas remarqué les aubergistes? Cet homme et cette femme?

ROBERT. — Eh bien ! quoi ? C'est un homme et une femme.

LUCIEN. — Ils ont des mines...

ROBERT. — De bonnes gens.

LUCIEN. — Tu ne les a pas regardés : ils ont l'air féroce.

ROBERT, éclatant de rire. — Ah ! ah ! ah ! l'air

féroce!... ce brave M. Simon et sa bonne femme, l'air féroce.

LUCIEN. Oui, oui. {Il se rapproche de Robert.) Je

croig qu'ils détroussent les voyageurs.

ROBERT , riant toujours. Ah! ah! ah!

LUCIEN, très bas. — Et même qu'ils les tuent. ROBERT, riant plus fort. — Ah ! ah ! ah ! parfaitement. (// retourne s'asseoir à la table et écrit.) « Luclen a

peur d'être assassiné. »

LUCIEN. — Écoute donc; une maison toute seule, au coin d'un bois... C'est toujours comme ça que sont les auberges où l'on assassine. Et puis, elle s'appelle l'Auberge Rouge.

ROBERT. — Je crois bien, elle est en briques.

LUCIEN. — Ce n'est pas pour cela, j'en suis

sûr. [Avec terreur.) L'Aubcrge RoUgC !

ROBERT, à part. — Est-il absurdc !

LUCIEN. — L'Auberge Rouge !

ROBERT. — Mais, nigaud, puisque c'est Pierre qui nous y a amenés.

LUCIEN. — L'Auberge Rouge!

ROBERT, impatienté. — Mais eucore unc fois, c'est Pierre...

LUCIEN, baissant la voix. Et qui UOUS dit qu'il

n'est pas d'accord avec eux?

ROBERT. — D'accord avec eux! ah! ah! ah ! Pierre, un ancien domestique de grand-papa, d'accord avec des brigands et nous amenant chez eux pour nous faire assassiner! ah! ah! ah ! Et quel profit ils auront de ce crime ! notre bourse d'écoliers est tellement garnie !...

Non, vois-tu, Lucien, tu es trop bête et je le suis presque autant de raisonner avec toi quand

je tombe de sommeil. Il 6te ses souHei-s et se jette sur le lit.)

LUCIEN, effrayé. Que fais-tu?

ROBERT. — Tu le vois, je me couche... tout habillé, j'en serai plus tôt prêt quand Pierre nous appellera. Nous partirons au petit jour, tu sais.

LUCIEN. — Est-ce que tu comptes dormir?

ROBERT, bâillant. — Nou... je... je dors déjà... Bon... on... soir...

LUCIEN. — Robert! je t'en prie, ne t'endors pas ! ne m'abandonne pas ! songe donc. . . Il dort déjà; quelle imprudence !... Robert !... Me voilà maintenant comme si j'étais tout seul. Robert!

Robert ! {Il le secoue, Robert se met à ronfler.) Que Vais-

je faire? {ii court à toutes les portes.) Poiut de serrures! point de verrous ! Je vais essayer de me

barricader. (,tl pousse la commode contre la porte de droite et le lit de Robert contre la porte du fond.)

ROBERT, endormant. — Bien agité, IclaC...

LUCIEN, vivement. — Robert! ce n'est pas le lac, c'est moi qui pousse ton lit ! éveille-toi, Robert ! {Robert se remet à ronfler.) C'est iuutile, je ne le réveillerai pas, et il me reste une porte à défendre.

(7/ traîne la table et le lavabo derrière la porte du pan coupé et en fait une barricade qu'il termine par des chaises qu'il échafaude l'une sur Vautre.)

VOIX DE MONSIEUR DESROCHES, à droite. Ah

çà ! quel est ce vacarme? M"" Simon m'a demandé une de mes chambres pour deux petits messieurs bien gentils; il me semble que ces petits messieurs bien gentils font un fier sabbat. LUCIEN, à part. — C'est Ic peintre. {Haut.) Pardon, monsieur, c'est moiqui... je... j'ai... je vais rester tranquille.

VOIX DE MONSIEUR DESROCHES. Jc VOUS le

conseille; sans cela...

LUCIEN. — Quelle grosse voix il a! Au lieu d'être rassuré par son voisinage, j'ai encore plus de peur. Oh! mon Dieu, qui sait? peutêtre que ce n'est pas un peintre, que c'est un brigand qui s'entend avec les aubergistes... (On frappe à la porte du fond.) On vient! je suis perdu.

VOIX DE MADAME SIMON, à la cantonade. Qu'cst-

ce que vous avez donc, mes jeunes messieurs, que VOUS faites tout ce tapage? est-ce que l'un de vous est malade ?

LUCIEN, tremblant. — Nou, madame; non, au contraire.

VOIX DE MADAME SIMON. — C'est que, faudrait le dire, on vous ferait du thé.

LUCIEN. — Non, non, merci; vous êtes bien bonne, nous n'avons besoin de rien. {Apan.) Du thé ! pour nous empoisonner, bien sûr.

VOIX DE MADAME SIMON. — A la bouue hcurc ; mais, si vous n'avez rien, vous seriez bien mi-

gnons de ne pas faire tant de bruit. Nous sommes au-dessous de vous, mon mari et moi, et vous pouvez croire qu'on a besoin de dormir quand on se lève aussi matin que nous. Allons,

tachez de dormir aussi. {On Ventend s'éloigner.)

VOIX DE MONSIEUR DESROCHES. Oui, Oui,

tâchez de dormir et de laisser dormir les autres.

LUCIEN. — Dormir! ils veulent que nous dormions pour nous tuer pendant notre sommeil; et ce Robert qui s'obstine à ronfler ! Au moins je veille, moi, on ne pourra pas me tuer sans que je le sache... Me tuer! c'est affreux! non, non, je ne veux pas qu'on me tue. Je me défendrai, je... Voyons; mes barricades les arrêteront toujours bien un moment; et puis, grâce au bruit que j'ai fait, ils n'oseront pas venir tout de suite; ils voudront nous laisser le temps de nous endormir, et peut-être qu'en attendant, le jour paraîtra; il ne peut être loin, la nuit a été si longue!... Une blancheur dans le ciel! c'est

l'aube ! c'est l'aube ! je suis sauvé. {Il ouvre brusquement la fenêtre, le vent (teint sa bougie... avec désespoir.)

Ma lumière éteinte! malheureux que je suis ! [u

se heurte contre l'échafaudage de gauche qui s'écroule avec un grand fracas.)

VOIX DE MONSIEUR DESROCHES. Voilà qUC

ça recommence! On veut une tirée d'oreilles décidément.

VOIX D HOMME, à l'étage inférieur accompagnée de coups

frappés au plancher. — Hé ! tenez-vous tranquilles, là-haut, ou je monte.

LUCIEN. — Que j'ai peur! oh! mon Dieu, que j'ai peur!... Je ne peux pas rester comme ça dans cette obscurité... Ah! Robert a des allumettes dans sa poche. (// se dirige en tâtonnant vers le lit et cherche dans la poche de Robert.) LeS VOici, qUCl bouheur ! (// fait de la lumière et va rallumer la bougie.) Ah !

que c'est bon la lumière, que c'est bon ! Mais qu'est-ce qu'on pourrait bien faire pour échapper au danger? Se défendre? nous n'avons point d'armes. Se sauver ! mais oui, bien sûr, voilà ce qu'il faut faire, se sauver, [ii montre la porte de

droite.) PaS par là, le complice y est. (// montre la

porte du fond.) Pas par là uou plus, l'escalier tombe dans la chambre des aubergistes. {Montrant la porte du pan coupé.) Par là... qui sait, il y a peut-être une

issue. Ne faisons pas de bruit. (// débarrasse la porte

avec précaution.) Maintenant, à la découverte ! (//

prend la bougie, entre dans le cabinet et en ressort aussitôt au

comble de l'effroi.) Robcrt î Robcrt ! il faut absolument que tu te réveilles, il le faut. (// le secoue inutilement.) Robert ! Robert ! (// prend le pot à reau et le lui

verse dans le cou.)

ROBERT, se réveillant. Ah çà, eS-tU CUragé ?

(Il saute hors du lit et se met à battre Lucien.)

LUCIEN. — Oh ! bats-moi, bats-moi, je le veux bien, pourvu que tu te réveilles. Robert, j'avais

30 THÉÂTRE A LA MAISOx\.

raison... là, là, dans cette chambre, un homme assassiné, enveloppé d'un linge.

ROBERT, haussant les épaules. — QucUc bêtfse !

LUCIEN. — C'est vrai, Robert; il est là, je l'ai vu...

ROBERT. — Tu deviens visionnaire; il no manquait que cela ! Laisse-moi donc tranquille»

{Il se recouche.)

LUCIEN, désespéré. — Il ne me croit pas!... Robert! [Ronflement de Robert.) Le VOilà qui s'cst rCU-

dormi. Mais c'est épouvantable! que devenir? {Il court à la fenêtre.) Ce u'est pas très haut, je pourrais sauter. . . mais si je me donnais une entorse.

(// retourne au lit de Robert.) Robcrt, nOUS aVOUS UUe

porte de salut, c'est la fenêtre. Viens, saute le premier ; tu as eu un prix de gymnastique, tu

me feras la courte échelle. {Ronflement de Robert.)

Mon Dieu, que devenir entre cet homme assassiné et ce Robert qui ronfle ?. . . Ah ! le peintre ! . . . voilà des tableaux; peut-être bien que c'est tout de même un vrai peintre... je vais l'appeler, c'est mon unique ressource, ii pousse la commode de

côté et frappe à coups redoublés à la porte de M. Desroches.) VOIX DE MONSIEUR DESROCHES. Qu'cst-Ce

que c'est encore?

LUCIEN. — Au secours, monsieur, au secours!

LA VOIX. — Oui, attendez, mauvais petit drôle, on y va à votre secours.

l'auberge rouge. 31

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