‹ Théâtre à la maison et à la pensionChapitre 11 sur 109 · EUGÉNIE, MADAME LABARTHE · texte numérisé non relu

EUGÉNIE, MADAME LABARTHE

EUGÉNIE. — Bonjour, grand'maman. Avezvous bien dormi?

MADAME LABARTHE. — Oui, ma fille, et toi?

EUGÉNIE. — Oh I moi, grand'maman, je dors toujours bien. Vous descendez tard, aujourdluii.

MADAME LABARTHE. — J'avais des lettres à

écrire. {Blle va s'asseoir sur le banc et prend son tricot.) Et

toi, petite, qu'as-tu fait de ta matinée?

EUGÉNIE. — Rien, grand'maman, rien que de m'amuser... Il faut pourtant que je vous dise une drôle d'aventure. J'avais, sans le vouloir, lancé mon volant par-dessus ce mur, un volant que ma meilleure amie, que Berthe m'avait

donné. {Mouvement de M">^ Labarthe: J'étais désolée et

je le regrettais beaucoup, quand, tout à coup, quelqu'un paraît sur le mur et me le renvoie; et ce quelqu'un, imaginez-vous, grand'maman, c'est Maurice Herbin, un de mes amis d'enfance de Paris, le frère même de Berthe. C'est moi qui ai été étonnée de le retrouver ici ! D'abord j'ai été contente; mais Catherine m'a dit que... que... il ne fallait pas être contente, et j'ai com-

pris. Je ne ui parlerai plus. Soyez tranquille, grand'maman.

MADAME LABARTHE. — Mais je ne m'oppose pas à ce que tu lui parles.

EUGÉNIE. — Vraiment ! Catherine m'avait dit...

MADAME LABARTHE, souriant. Catherine a

des idées... Elle est plus royaliste que le roil Maurice est un charmant enfant; je ne puis l'inviter parce que... mais je ne vois aucun inconvénient à ce que vous vous saluiez quand l'occasion se rencontre.

EUGÉNIE. — Oh! merci, grand'maman.

MADAME LABARTHE. — Vous avcz passablement jasé ce matin? {Eugénie fait un geste étonné.) Je

VOUS ai vus de ma fenêtre. Que disiez-vous donc?

EUGÉNIE. — Toute sorte de choses. . . Et tenez,

grand'maman, une surtout, c'est que c'était

bien dommage que M. Tilmont et vous soyez

brouillés. (M^e labarthe soupire.) Qu'est-Ce qu'il VOUS

a fait, ce vilain capitaine? Il faut que ce soit terrible, car enfin, vous qui êtes si bonne, vous ne seriez pas restée fâchée si longtemps ?

MADAME LABARTHE, àpart. — Je n'oscrai jamais dire à cette enfant qu'il ne s'agissait que d'une partie de dominos. {Haut.) Tu ne comprendrais pas.

EUGÉNIE. — Si, si, je comprendrais. A la pension, nous nous querellons aussi pour les jeux,

et quelquefois cela amène de grandes brouilles, très sérieuses...

MADAME LABARTHE, souriant. En vérité !

EUGÉNIE. — Mais oui, grand'maman.

MADAME LABARTHE. VoyeZ-VOUS Ça.

EUGÉNIE. — Seulement nos brouilles ne durent jamais... trois ans.

MADAME LABARTHE. — Et combicn dureutelles ?

EUGÉNIE. — Une demi-heure, et, quand c'est très grave, une demi-journée.

MADAME LABARTHE. C'est pCU.

EUGÉNIE. — C'est assez, allez, grand'maman; c'est tellement ennuyeux d'être brouillés; on est si fâché de se sentir fâché, qu'on se dépêche vite et vite de se raccommoder. Voilà comment nous faisons, nous autres enfants.

MADAME LABARTHE, à part. LcS vieUX n'out

pas tant de sagesse.

EUGÉNIE. — Ce n'est pas nous qui resterions abonder de chaque côté d'un mur; nous aurions bientôt fait de rouvrir la communication.

MADAME LABARTHE, un peu sévèrement. AsSCZ,

Eugénie ; les enfants ne doivent pas se mêler de ce qui ne les regarde pas.

EUGÉNIE, finement. — Pardou, grand'maman, je ne dis pas cela pour vous ; vous n'êtes pas triste, vous; mais il paraît que M. Tilmont l'est beaucoup.

MADAME LABARTIIE, vivement. — Comment le

sais-tu?

EUGÉNIE. — Maurice me l'a dit. Il soupire toujours en regardant notre maison.

MADAME LABARTHE, à part. — Pauvre vieil ami!

EUGÉNIE. — Est-ce que ce n'est pas très bête à lui de rester comme ça avec son chagrin? Estce qu'il ne devrait pas venir vite et vite vous prier d'être avec lui comme autrefois?

MADAME LABARTHE. Tu HC Sais CC qUC tu dis.

EUGÉNIE. — Si, grand'maman, il devrait venir, puisque c'est lui qui a tous les torts, demander pardon à ma chère grand'maman ; mais il paraît qu'il ne veut pas, sous prétexte qu'il est capitaine. La belle raison ! Quand il serait général, je trouve encore qu'il devrait venir.

MADAME LABARTHE. Tu trOUVeS, tu trOUVCS. . .

Et si c'était moi au contraire qui...

EUGÉNIE. — Ce n'est pas possible.

MADAME LABARTHE. ÉcOUte, daUS CCS SOrtCS

de choses, on ne sait jamais au juste qui a tort, qui a raison; c'est tout le monde et personne.

EUGÉNIE. — • Tenez, grand'maman, je comprends qu'une dame ne puisse pas aller la première dire à un monsieur qui a eu tort : « Faisons la paix; » mais, moi qui ne suis qu'une petite fille, moi, ça me serait bien égal d'aller lui causer, à ce capitaine, et môme de le gronder,

L, quand je verrais qu'il se repenl, je vous ramènerais. Oui, n'est-ce pas?

MADAME LABARTHE. — Ce que tu me proposes làest dunbon coeur, ma mignonne, et je te sais gré d'y avoir songé ; mais ce n'est pas possible.

ELGÉNiE, l'embrassant. — Oh! grand'mamau, laissez-moi faire. Je vais joliment l'arranger, ce capitaine...

MADAME LABARTHE. NoU, UOn.

EUGÉNIE. — Je serais si contente! Vous seriez si heureuse, et lui aussi ! et Maurice aussi ! et moi aussi!

MADAME LABARTHE. AsSCZ, aSSCZ, laisSOUS

ce sujet, Eugénie.

EUGÉNIE, insistant. — Cependant...

MADAME LABARTHE, d'un ton ferme. A l'aveuîr,

silence sur ce point, ma chère petite. {Eiu se remet

à son ouvrage.)

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