SCÈNE PREMIÈRE
HENRI, puis LUCIE HENRI, assis à une table à écrire. — Jeudi ! et écrire
des devoirs ! est-ce ennuyeux, surtout quand il fait si beau ! (w se lève.) Le bon Dieu avait créé le jeudi pour qu'on s'amusât tout du long, et les maîtres ont gâté ce joli jour en donnant des tâches aux pauvres enfants, comme si la semaine n'était pas assez longue pour travailler ! (// va à la fenêtre.) La mcr est supcrbc aujourd'hui! Les vaisseaux sont comme moi, ils ont lair de savoir que c'est jeudi et ils voudraient courir... En voilà un qui part. Il est bien heureux, les autres sont attachés comme moi ; mais leur tour viendra et le mien aussi, quand je saurai mes leçons... Allons les apprendre.
Tiens, mademoiselle qui sort avec sa belle robe et son beau chapeau. Elle va se promener pendant que nous travaillons. Encore une injustice ! le jeudi était pour les enfants, et les maîtres le prennent pour eux. {A Lucie qui entre
en frappant à laporte.) Q\x' est-ce quC tu aS, loi?
LUCIE. — Je suis en colère.
HENm. — Parce que?
LUCIE. — Je suis montée chez tante Berthe pour lui rendre son livre.
HENRI. — La Jeune Sibérienne?
LUCIE. — Elle m'a demandé comment nous avons trouvé cette histoire; j'ai répondu : « Très belle. »
HENRI. — Et elle a dit : « Ce n'est pas vous autres qui auriez fait ça. »
LUCIE. — Justement.
HENRI. — Tu sais bien que c'est son habitude ; chaque fois qu'on parle d'enfants remarquables, elle dit toujours : « Ce n'est pas comme vous. »
LUCIE. — C'est très vexant.
HENRI. — Bah !
LUCIE. — Oui, c'est très vexant et pas juste, car, à la place de ces enfants, nous aurions fait la même chose qu'eux.
HENRI. — Ça, c'est sûr.
LUCIE. — Nous n'avons pas l'occasion, voilà tout ; les enfants célèbres étaient bien heureux.
LES ENFANTS CÉLÈBRES
HENRI. — Je crois bien. C'est plus amusant d'être un héros que d'apprendre des leçons.
LUCIE. — Dis donc, Henri, si, nous aussi, nous faisions quelque chose de très beau?
HENRI. — J'en suis. Mais quoi?
LUCIE. — Cherchons. Quel dommage que papa ne soit pas en Sibérie!
HENRI. — C'est vrai, mais il n'y est pas.
LUCIE. — Ou seulement en prison. Nous irions supplier qu'on lui donnât la liberté et qu'on nous prît à sa place. Ce serait très beau, n'est-ce pas?
HENRI. — Je crois bien. Se faire enfermer quand on a de si bonnes jambes pour courir! Heureusement, papa n'est pas en prison. J'aime encore mieux autre chose.
LUCIE. — Quoi?
HENRI. — Par exemple... J'aimerais que papa et maman fussent très, très pauvres. Nous travaillerions pour eux : je porterais des ballots sur le port, et toi...
LUCIE. — Je vendrais des bouquets. Ce serait bien joli.
HENRI. — Mais nos parents sont encore très riches, quoique ce banquier... Ah! j ai trouvé! LUCIE. — Dis vite !
HENRI. — Ce méchant banquier qui s'est sauvé en Amérique en emportant de l'argent à papa et à tout le monde, si tu veux, nous courrons après lui et nous lui ferons rendre ce qu'il a pris.
LUCIE, buttant des mains. — La bonne idée! la bonne idée! Oui, oui, allons en Amérique, ce sera si amusant. Mais, crois-tu que ce sera facile de trouver l'homme?
HENRI. — Bien sûr.
LUCIE. — Et tu penses qu'il nous rendra l'argent de papa?
HENRI, fièrement. — Il faudra bien.
LUCIE. — Je l'en prierai beaucoup.
.HENRI. — Moi, je le menacerai. J'aurai mon fusil et mon sabre.
LUCIE. — Un fusil qui ne tire pas, un sabre qui ne coupe pas !
HENRI. — Ça ne fait rien, il aura peur; les méchants sont très poltrons.
LUCIE. — C'est beaucoup mieux de lui expliquer qu'il a fait quelque chose de très mal, et que le bon Dieu le punira s'il ne le répare pas.
HENRI. — On verra ce qu'on lui dira quand on sera là-bas. Il faut d'abord y aller.
LUCIE. — Partons tout de suite.
HENRI. — Bien sûr. Heureusement, je n'avais pas commencé mes devoirs.
LUCIE. — Ni moi les miens. Tu as là une superbe idée ! Nous serons très célèbres, on nous mettra dans les livres, et tante Berthe ne pourra plus dire : « Ce n'est pas vous qui auriez fait ça. » Vive l'Amérique !
HENRI. — Vive l'Amérique I
LES ENFANTS CÉLÈBRES. 19
LUCIE. — Et comme ça se rencontre. Papa et maman passent la journée deliors; mademoiselle, ne rentrera que pour le déjeuner; elle nous trouvera envolés... Ah! mais... si on ne sait ce que nous sommes devenus, papa et maman seront inquiets.
HENRI. — C'est juste, il faut les prévenir.
LUCIE. — Comment?
HENRI. — Je vais écrire dans mon cahier, à la place de mon thème, une lettre à mademoiselle pour lui expliquer.
LUCIE. — Il a toujours de bonnes idées, cet Henri. Écris vite.
HENRI, écrivant. — « Mademoiselle, nous n'avons pas fait nos tâches parce que nous voulons être des enfants célèbres. Nous allons en Amérique chercher le voleur qui a volé l'argent de papa et le lui reprendre. Dites à papa et à maman de ne pas nous oublier jusqu'à ce que nous revenions. — henri. »
LUCIE. — Je veux signer aussi. {Elle signe.) Voilà qui est fait. A présent, partons.
HENRI. — C'est qu'il faut de l'argent pour partir. Une fois là-bas, nous aurons celui du voleur...
LUCIE. — J'ai dix francs, et toi?
HENRI. — Plus rien que cinq.
LUCIE. — Ce n'est ^uère, mais nous sommes si petits. Ne crois-tu pas que le capitaine Mo-
reau, qui est l'ami de papa et le nôtre, nous prendra gratis sur son vaisseau?
HENRI. — Je le pense. Et justement son navire part demain.
LUCIE. — Comme ça se trouve ! Va vite t'arranger avec ce bon M. Moreau; pendant ce temps je ferai les malles.
HENRI. — Les malles ! Puisque nous nous en allons en cachette, nous n'aurons personne pour les porter. Il faut faire des paquets.
LUCIE. — Comme les pauvres !
HENRI. — Ah! quand on voyage, il ne faut pas être fier. La jeune Sibérienne avait un paquet.
LUCIE. — C'est juste. Je n'en ferai qu'un et tu le porteras.
HENRI. — Par exemple !
LUCIE. — Bien sûr, tu es l'homme, tu dois...
HENRI. — Ma petite, chez les sauvages, c'est la femme qui porte les fardeaux.
LUCIE. — Mais tu n'es pas un sauvage, tu es Français ; tu dois être gentil.
HENRI. — Pas du tout, nous allons en Amérique où il y a encore beaucoup de sauvages. Le guerrier ne porte que ses armes.
LUCIE. — Si c'est ainsi, je n'irai pas avec toi.
HENRI. — Comme tu voudras, je serai célèbre tout seul.
LUCIE. — Oui, et quand tu auras déchiré tes
LES ENFANTS CÉLÈBRES
liabits, tu les raccommoderas, n'est-ce pas? Tu sais coudre ?
HENRI. — Non.
LUCIE. — Moi, je le sais...
HENRI. — Allons, viens. Je porterai le paquet quand tu seras fatiguée.
LUCIE, à part. — Je le Seral toujours. {Haut.) A
la bonne heure. Va trouver le capitaine.
HENRI, qui aregardé par la fenêtre. — Le VOilà justement sur le port. Je cours. Toi, presse-toi.
LUCIE. — Sois tranquille. {Henri sort.)