SCÈNE IV
Lps Mêmes, HENRI
LUCIE. — Henri, voilà mademoiselle qui sait tout et qui nous permet de partir.
HENRI, baissant la tête. — Ah !
LUCIE. — Tu as parlé au capitaine?
HENRI. — Oui, mais...
LUCIE. — Quoi ?
HENRI. — Il n'a pas voulu.
LUCIE. — Comment, il n'a pas été bien flatté que nous nous adressions à lui ?
HENRI. — Non.
LUCIE. — Mais, enfin, qu'a-t-il répondu?
HENRI. — Il m'a tiré les oreilles, il m'a appelé: « Petit toqué, méchant galopin », et il m'a dit, eu me montrant la maison : « Va apprendre tes leçons, morveux. »
LUCIE. — Oh !
HENRI, se frottant l'oreille.^- C'est comme ça.
IL MA TIRE LZi OREILLES. »
LES E.NFANTS CELEBRES.
LUCIE. — Il paraît qu'il n'aime pas les enfants célèbres.
HENRI. — Oh! pas du tout.
LiNSTiTLTRicE. — Mais 11 aime comme tout le monde les enfants sages, obéissants, qui apprennent bien leurs leçons, et vous pouvez être de ceux-là, si vous renoncez à votre voyage.
LUCIE. — Il le faut bien, puisque le capitaine ne veut pas nous prendre.
HE>'Ri. — Je lui avais pourtant offert mes dix francs pour notre passage. C'est bien mal à lui. J'aurais tant voulu être un enfant célèbre, parce que ça, ça se fait en une fois, tandis qu'il est très difficile d'être bon tous les jours.
LUCIE. — Quel dommage que ce ne soit pas un homme intéressé I il aurait accepté.
HENRI. — Ah bien, oui ! Il a eu l'air de s'en moquer, de mes dix francs !
LUCIE. — Est-ce possible?
l'institutrice. — Mais être célèbre ne dispense nullement d'être bon, mes chers enfants. En supposant que vous eussiez réussi dans votre grande entreprise, il vous aurait fallu, au retour, recommencer à obéir, à apprendre vos leçons, et à travailler tout comme avant. Être célèbre ne remplace pas tout et ne dispense de rien. Il faut être digne de sa réputation si on ne veut pas la perdre.
HE>RI. — Ah !
LUCIE. — Si c'est comme ça, j'aime autant ne pas être célèbre.
HENRI. — Moi aussi.
LUCIE. — Ce n'est qu'une peine de plus.
HENRI. — L'ennuyeux, c'est que tante Berthe continuera à dire : « Ce n'est pas vous qui auriez fait ça. »
LUCIE. — Qui sait ! en travaillant nous arriverons peut-être à faire quelque chose de très bien.
l'institutrice. — C'est encore le plus sûr et le plus court chemin, mes chers petits...
HENRI. — Allons, je vais faire mes devoirs.
LUCIE. — Et moi, remettre tout en ordre.
HENRI, se retournant. — Par exemple, il aurait été bien trop gros, ton paquet...
LUCIE. — Bah! quand on est si fort, rien n'est
lourd. {Les deux enfants s'embrassent et s'en retournent en riant, chacun à sa tâche.)
(La toile tombe.)
UNE MYSTIFICATION
PERSONNAGES
\10NSIEUR DARTOIS. — HÉLÈNE, sa petite-fille. MONSIEUR LAUGIER, professeur
Un saloa à la campagne : porte au fond, fenêtre à droite; à gauche, sur le devant, dans un pan coupé, une portière.
SCÉ>'E PREMIÈRE
HÉLÈNE, regardant par la fenêtre. — Est-CG que ma
mystification, comme dit mon cousin Raoul, aurait réussi? Voilà un monsieur, là-bas, qui a tout à fait la tournure de mon maître de français. Si c'était lui, ce serait drôle. 11 a un habit gris et il vient par ici. C'est lui, c'est lui. C'est tout à fait lui! C'est curieux, mais les professeurs n'aiment pas les vacances. J'écris à M . Laugier que grand-papa le prie de venir me faire travailler pendant l'été, et le voici qui arrive tout courant ; faut-il avoir une rage de donner des leçons!... Il Va être bien attrapé. (£//« Aa< rfe* mm/w.)
Quel bonheur! Quel bonheur! Ce n'est pas que je lui en veuille, à M. Laugier, il est bon et je l'aimerais assez s'il ne m'enseignait pas la grammaire; mais il me l'enseigne, et il faut qu'il apprenne qu'on ne fait pas impunément faire des verbes et des dictées à une petite fille qui ne
les aime pas. {Elle retourne à la fenêtre.)
Il ne doit pas avoir froid : venir à pied, par ce soleil! Ces messieurs les maîtres ne prennent jamais de voitures. Le voilà qui entre dans la cour. Ça va être drôle, il demandera grand-papa qui n'y comprendra rien... Je vais me cacher
ICI. {Elle soulève la portière et se met derrière.) J'entendrai
tout, ce sera bien amusant. Grand-papa ne sera peut-être pas très content. . . Bah ! il me pardonne toujours. On monte, cachons-nous bien.