SCÈNE PREMIÈRE BLANCHE, RENÉ
BLANCHE. — Voici la source. Julie nous a défendu d'aller plus loin, il faut nous arrêter. Peut-être rencontrerons-nous une fée aujourd'hui. C'est dans les bois qu'habitent les fées.
RENÉ. — Nous n'en avons jamais vu ni ici ni ailleurs; Julie dit qu'il n'y a plus de fées.
BLANCHE. — Pourquoi n'y en aurait-il plus? 11 y en a peut-être moins qu'autrefois, mais il doit bien en rester encore quelques-unes.
RENÉ. — A quoi reconnaîtrais-tu une fée, toi?
BLANCHE. — Ce sont de vieilles, vieilles femmes, toutes déguenillées, ou bien de belles, belles dames avec des robes d'or et des couronnes en diamants.
RENÉ. — J'aimerais mieux en rencontrer une belle, moi.
BLANCHE. — Oui ; mais presque toujours, pour commencer, elles étaient laides, cassées, appu yées sur des bâtons . Elles voulaient ainsi éprouver les enfants, et quand ils avaient été bien gentils, bien polis avec elles, elles se changeaient en belles dames et leur faisaient des dons.
RENÉ, pensif. — AloTS, la vieille femme qui est venue ce matin à la grille du château (elle avait un panier et un bâton), c'était peut-être une fée, dis, Blanche?
BLANCHE. — Çasepeut; jenel'aipas vue, moi.
RENÉ. — Si j'avais pensé que ce fût une fée, je lui aurais dit bonjour; mais elle était si laide, si laide, que je lui ai fait la grimace.
BLANCHE. — La grimace! Ah! bien, tu l'as échappé belle; si elle eût été une fée, elle aurait bien pu te donner un coup de baguette, et te changer en... oiseau bleu.
RENÉ. — Ça ne m'aurait pas fait de peine, j'aimerais bien être un oiseau; ça vole et ça n'apprend pas à écrire.
BLANCHE. — Oui, mais ça est tué par les chas-
LA FÉE DE BLANCriE ET RENÉ. o
seurs. Et puis, elle aurait pu te changer en autre chose, en quelque vilainebête,enaraignée, par exemple, en chenille...
RENÉ. — Fi !
BLANCHE. — En crapaud
RENÉ. — Ah! mais non!
BLANCHE. — Il faut prendre garde avec les fées, elles ne badinent pas.
RENÉ. — Ah! s'il en venait une, je serais poli. J'ai ma timbale, je lui offrirais à boire.
BLANCHE. — Moi aussi , j'ai ma timbale. Je l'ai prise exprès.
RENÉ. — Oh ! regarde donc, là-bas, une vieille femme qui vient. Est-ce notre fée?
BLANCHE. — Peut-être.
RENÉ. — Elle a un panier.
BLANCHE. — Et un bâtoH.
RENÉ. — Elle marche toute courbée.
BLANCHE. — Oui, oui, bicu sûr, c'est une fée.
RENÉ. — Quel bonheur!
BLANCHE. — Souviens-toi d'être gentil.
RENÉ. — Oh ! oui, tu verras. Elle nous fera un don, tu crois?
BLANCHE. — Bien sûr.
RENÉ. — Peut-on demander ce qu'on veut?
BLANCHE. — Quelquefois. Ça dépend.
RENÉ. — Moi, je voudrais le don de savoir toujours mes leçons sans les apprendre.
BLANCHE. — Moi , je voudrais. . . Chut. . . la voici . Allons à sa rencontre.
RENÉ court en avant et revient effrayé. — Ah ! HlOn
Dieu, Blanche. C'est elle, c'est la vieille à qui j'ai fait la grimace. Elle va me changer en crapaud.
BLANCHE. — Elle ne te reconnaîtra pas ; on t'a justement coupé les cheveux.
RENÉ. — C'est égal, j'ai bien peur. (// se cache
derrière Blanche.)