BLANCHE, RENÉ, CLAUDINE
BLANCHE, très gracieusement. — BonjOUr, madame I RENÉ, la main sur son visage. — Boujour, madame ;
VOUS vous portez bien?
CLAUDINE. — Comme ci comme ça, mes enfants, on est vieille.
BLANCHE. — Vous êtcs fatiguéc, n'est-ce pas, madame, permettez-moi de porter votre panier.
RENÉ, se cachant toujours le visage. — Moi aUSSi, je
veux le porter.
CLAUDINE, — Laissez, mes petits, il n'est pas lourd à présent, mon panier, il est vide. Je reviens du marché, où j'ai été vendre mes légumes et mes œufs. Ah ! ce matin il n'était pas si léger et ça m'aurait fait plaisir de rencontrer quel-
qu'un d'obligeant comme vous qui me l'aurait porté un bout de chemin. Mais, au lieu de ça, comme je m'arrêtais près du château pour me reposer, un joli petit monsieur qui était près de la grille m'a fait une laide grimace.
RENÉ. — Aïe ! {I^ se cache de nouveau derrière sa sœur.)
CLAUDINE. — Tous les enfauts ne vous ressemblent pas, mes mignons. Vos parents sont bien heureux d'avoir des enfants si gentils.
BLANCHE, bas à René. — Elle ne t'a pas recounu.
CLAUDINE. — Etes-vous seuls, mes chers petits?
BLANCHE. — Oui, madame; on nous a permis de venir nous promener ici. Nous aimons beaucoup cet endroit.
CLAUDINE. — Il y fait bon. Je vais m'y arrêter pour reprendre haleine et manger un morceau
de pain. {Elle s'assied et tire de sa poche un croûton de pain.
BLANCHE. — Vous n'avez que du pain, ma bonne mère?
CLAUDINE. — Bien heureuse encore d'en avoir, ma petite demoiselle.
BLANCHE, bas à René. Dis donC?
RENÉ, de même. — Quoi?
BLANCHE. — Donne-lui ton chocolat.
RENÉ. — Mais...
BLANCHE. — Donne-le-lui bien vite. Pense donc que tu lui as fait la grimace ce matin. RENÉ. — Elle ne m'a pas reconnu.
BLANCPv. — Elle pourrait se raviser.
CLAUDINE. — Qu'est-ce que vous dites donc entre vous, mes chéris?
BLANCHE. — C'est mon frère qui veut vous donner du chocolat pour manger avec votre pain.
RENÉ. — Mais...
CLAUDINE. — Vraiment! quel bon petit cœur.
{René donne son chocolat d'un air de regret.) Mcrci. QuC le
bon Dieu vous le rende !
RENÉ, à part. — Enfin, si elle me fait un don...
BLANCHE. — Vous avcz pcut-êtrc soif,madame?
CLAUDINE. — Oui, on a soif par ce temps chaud. Je vais aller boire à la source.
BLANCHE. — J'ai ma timbale, je cours vous chercher de l'eau.
RENÉ. — Moi aussi. {Toics deux courent à la fontaine et
reviennent offrir à Claudine leurs timbales remplies d'eau fraîche.)
BLANCHE. — Buvez daus la mienne, madame.
RENÉ. — Dans la mienne, dans la mienne.
CLAUDINE. — Je boirai toutes les deux, il n'y en a pas trop, il faut me donner le temps. — Où demeurez-vous, mes amis?
BLANCHE. — Au château.
CLAUDINE. — Au château? Alors le petit garçon qui m'a fait la grimace, est-ce votre frère?
RENÉ. — Non, je n'ai point de frère.
CLAUDINE. — Un cousin alors, car il vous ressemble.
RENÉ, à Blanche. — Commc elle me regarde!
BLANCHE. — Écoute, René, avoue, c'estmieux ;
car les fées savent tout, et demande-lui bien vite pardon, avant...
RENÉ. — Qu'elle me change en quelque bête. Oui. {Il se met à genoux.) Pardon, pardoD, madame, c'est moi.
CLAUDINE. Vous?
RENÉ. — Oui, j'élais ce matin le méchant petit garçon... pardonnez-moi, madame, et ne me changez en rien, je vous en prie.
CLAUDINE. — Mais vous vous êtes changé vousmême en petit garçon bien gentil. Je vous pardonne de bon cœur.
RENÉ. — Oh! merci, madame, merci!
CLAUDINE. — Je suis sûre que c'est pour me dédommager que vous m'avez donné votre chocolat?
RENÉ. — Oui, madame, justement.
CLAUDINE. — 11 était très bon.
RENÉ, soupirant. N'cst-CCpaS?
CLAUDINE. — Oui, j'aime les enfants qui avouent leurs fautes et qui les réparent. Vous êtes un bon petit garçon que j'aime bien.
RENÉ. — Alors, madame, embrassez-moi, voulez-vous ?
CLAUDINE. — Bien volontiers. [Elle l'embrasse.)
RENÉ, . — La fée m'a embrassé ! BLANCHE. — Et moi, madame?
CLAUDINE. — Vous aussi, je veux bien. Mais c'est rare que de beaux enfants comme vous se
laissent embrasser par une pauvre vieille comme moi.
RENÉ. — C'est que nous savons bien...
BLANCHE, bas. — Tais-toi douc ; il ne faut pas qu'elle se doute que nous la croyons une fée.
CLAUDINE. — Me voilà reposée, je vais me remettre en route. [EUe se lève.)
BLANCHE, bas à René Rcgardc-la bicU. C'cst
le moment où elle va se transformer.
CLAUDINE. -^ Merci bien, mes petits amis.
RENÉ, bas à Blanche. — Mais HOU, ellcne sc transforme pas.
BLANCHE. — Attends.
CLAUDINE. — Adieu, mes chéris. (E//e*'é/oi^we.) RENÉ, désappointé. — Elle s'cU Va.
BLANCHE. — C'est pour nous éprouver ; elle va revenir.
RENÉ. — Elle s'en va tout de bon et elle ne se métamorphose pas. Il faut courir après elle. Madame?
BLANCHE. — Madame?
CLAUDINE, revenant. — Qu'cst-CC que c'est, mCS
amis?
BLANCHE. — Nous avous été bien gentils avec vous, n'est-ce pas?
CLAUDINE. — Tout à fait gentils.
RENÉ. — Je vous ai donné du chocolat.
BLANCHE. — Moi, à boIre.
RENÉ. — Moi aussi.