BLANCHE, RENÉ
BLANCHE. — Elle dit qu'elle n'est pas une fée ; moi, je crois toujours qu'elle en est une.
RENÉ. — Moi pas, puisqu'elle n'a pas voulu se transformer.
BLANCHE. — Ça ne veut rien dire; elle nous a donné des noisettes. Lee fées donnent souvent des noisettes, des noisettes où il y a des diamants.
RENÉ. — Cassons-les bien vite, pour voir.
BLANCHE. — Il faut d'abord les compter. Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze. Il y en a douze.
RENÉ. — Six pour chacun. Cassons-les.
BLANCHE. — Pas avcc les dents, maman ne veut pas, tu sais.
RENÉ. — Avec des pierres, alors. Laisse-moi
faire. (// casse la première noisette.)
BLANCHE. — Eh bien?
RENÉ. — Eh bien... c'est une noisette.
BLANCHE. — Peut-être qu'une autre...
RENÉ, qui en a cassé plusieurs. Oui, ticUS, regarde ; il y a un ver, en fait de diamants.
BLANCHE. — Nous sommcs bien attrapés.
ïŒ.yt. — Si j'avais su... Elle s'est moquée de nous, ta fée.
BLANCHE. — Ce n'est pas une fée, ce n'est peut-être qu'une sorcière.
SGÉNE IV
BLANCHE, RENÉ, JULIE JULIE, appelant. — Blauche ! René ! êtes-vous là?
Oui. Vous êtes bien sages d'être restés où je vous ai dit. A quoi avez-vous joué?
BLANCHE. — A rien.
JULIE. — Vous avez l'air bien maussades?
RENÉ. — Nous sommes en colère.
JULIE. — Pourquoi?
RENÉ. — 11 est venu ici une vieille femme. Nous lui avons donné du chocolat et de l'eau, et elle nous a donné d'affreuses noisettes.
JULIE, qui en a mangé une. Comment, d'àffrCUSCS
noisettes ! Il me semble qu'elles sont très bonnes, au contraire.
BLANCHE. — Oui, comme noisettes, mais...
JULIE. — Que vouliez-vous donc qu'elles fussent?
RENÉ. — Nous voulions qu'il y eût des diamants dedans.
JULIE. — Des diamants?
BLANCHE. — Oui; la mère Claudine aurait dû être une fée et nous faire des dons.
JULIE. — La mère Claudine n'est pas une fée; il n'y a jamais eu de fées que dans les contes, on vous l'a assez dit.
RENÉ. — Je savais bien, moi; c'est Blanche qui m'a fait accroire...
BLANCHE. — J'espérais qu'il y en avait encore quelques-unes par-ci par-là; ce serait si amusant... Cette mère Claudine aurait dû nous dire tout de suite alors qu'elle n'était pas une fée.
RENÉ. — Je crois bien; nous lui avons fait tant d'amitiés, et donné mon chocolat. Je le regrette bien.
JULIE. — C'est drôle; la semaine dernière, vous avez donné votre goûter à ce pauvre petit garçon. Vous ne vous en êtes pas repentis, au contraire.
BL.VNCHE. — C'était très différent : il avait faim, nous lui avons donné notre goûter de bon cœur, pour lui faire du bien ; tandis que cette fois, cette fois...
JULIE. — C'était par intérêt? C'est une mauvaise manière de donner, mes enfants. Quand on compte sur une récompense, on risque fort d'être trompé. 11 faut donner pour faire le bien, non pour qu'on vous en sache gré; de cette façon, on n'a jamais de déception.
BLANCHE. — C'est vrai.
RENÉ. — Alors, Julie, vous êtes bien sûre qu'il n'y a plus de fées?
JULIE. — Tout à fait sûre. Demandez à votre maman; elle vous dira comme moi qu'il n'y en a jamais eu, si ce n'est dans les livres de contes faits pour amuser les tout petits enfants.
BLANCHE. — Tant pis, tant pis.
RENÉ. — En sorte que si on fâche les vieilles femmes il n'y a pas à craindre qu'elles aient le pouvoir de vous changer en bête?
JULIE. — Non, car la chose est alors toute
faite. L'enfant capable d'être mauvais pour une vieille femme ne peut être qu'un petit imbécile, ou pis encore, un méchant. Croyez-moi, mes enfants, soyons bons pour les vieillards. Les vieilles femmes n'ont pas besoin d'être fées pour être honorées; elles ont vécu et souffert; elles ont porté le poids de la vie, et cela suffît à leur mériter le respect de ceux qui n'ont pas encore eu à subir les mêmes épreuves.
D'ailleurs elles sont faibles, et par cela seul elles ont droit au secours de tout ce qui est fort. Qu'elles soient riches ou pauvres, vous n'avez point à attendre d'elles des dons magiques; mais si, par votre conduite envers elles, vous méritez qu'elles vous bénissent, leur bénédiction vous portera bonheur.
BLANCHE, à René. — Julic a bicu raisou, elle nous dit là de bien bonnes choses.
RENÉ. — C'est vrai ! Blanche.
{La toile tombe.)
PERSONNAGES
MONSIEUR BELMONT. — JUSTIN, EMMA, «es enfants. LOUISON, fille de la femme de charge.
Une bibliothèque. — Porte au fond, fenêtre à droite; à gauche une armoire sculptée, sur le devant une table.