SCÈNE II JUSTIN, EMMA, LOUISON
LouisoN. — Bonjour, mademoiselle ! Bonjour, monsieur I
EMMA ET JUSTIN. — Eh! c'est toi, Louison! Bonjour!
EMMA. — Il y a longtemps qu'on ne t'a vue !
LouisôN, soupirant. — Ma maîtresse d'apprentissage ne me laisse pas sortir.
EMMA. — Pauvre Louison! si petite, et coudre toute la journée! Ça t'ennuie, n'est-ce pas!
LOUISON. — Oh! oui; mais il faut bien apprendre à gagner sa vie.
JUSTIN, d'un ton de raison. — C'est SÛr.
LOUISON. — Aujourd'hui j'ai eu la permission de venir voir ma tante.
EMMA. — Notre bonne Gertrude a dû être joliment contente.
LOUISON. — Oui, mais elle est occupée à la lingerie. Madame m'a dit de venir vous trouver.
EMMA. — Quel bonheur ! Nous allons jouer.
LOUISON, regardant autour d'elle avec admiration. —
Comme c'est beau, ici!
JUSTIN. — C'est la bibliothèque de papa ; tu ne l'avais jamais vue?
LOUISON. — Non, jamais.
EMMA. — Nous nous y amusons quand il fait mauvais temps.
LouisoN. — Les beaux livres! et les beaux tableaux !
JUSTIN. — Viens voir les médailles, (ii la mène
au médaillier et en tire les tiroirs.) Vois-tu, là SOnt IcS
monnaies françaises de tous les temps; ici, des pièces romaines; dans ce tiroir...
EMMA. — Ça ne Tamuse pas, tes médailles.
Regarde ici, Louison. {ElUla conduit devant une armoire vitrée contenant des oiseaux empaillés.)
LOUISON, joignant les mains. — Oh! leS beaUX,leS
beaux oiseaux ! C'est-il bien possible qu'il y ait des oiseaux comme ça!
JUSTIN, tirant Louison. — VieUS icî. G'est la Col-
lection égyptienne. Regarde, ça, c'est une momie.
LouisoN. — Fi ! que c'est laid ! ça me fait peur, monsieur Justin, j'aime bien mieux voir les oiseaux.
EMMA. — Il faut aussi que tu regardes les coquillages. N'est-ce pas qu'ils sont jolis?
LouisoN. — Oui, je les aime beaucoup, surtout ces roses. Êtes-vous heureux d'avoir tout ça!
[^Montrant l'armoire sculptée.) Et ici, qu'est-Ce qu'il y a?
EMMA, —r- Nous ne savons pas.
LOUISON. — Mais la clef est à la serrure. JUSTIN. — Ça ne fait rien, papa nous a défendu d'ouvrir.
LOUISON. — Ah! pourquoi?
EMMA. — Il n'a pas dit pourquoi.
j ouisoN, songeuse. — H Y a saus doute des clioses encore plus belles que toutes les autres.
EMMA, soupirant. — C'est ce que je pense.
JUSTIN. — Ou plutôt des choses dangereuses.
EMMA. — Comment ! quelles choses dangereuses?
JUSTIN. — Je ne sais pas... peut-être des armes chargées qui partiraient dès qu'on ouvrirait la porte.
EMMA. — Ohl non, si c'était ça, papa aurait ôté la clef.
JUSTIN. — Pourquoi? Il se fie à nous, du moment qu'il nous a dit: «Vous n'ouvrirez pas... »
LOuisoN, d'un air fin. — Oui, monsicur Justin; mais votre papa sait bien qu'il y a des enfants qui désobéissent, et si ça vous arrivait, il ne voudrait pas que vous fussiez tellement punis.
EMMA. — C'est bien sûr, il nous aime trop.
LOUISON. — Puisqu'il a laissé la clef, c'est qu'il n'y arien de dangereux.
EMMA. — Sans doute. Mais alors, qu'est-ce que ça peut être?
LOUISON. — Vous auriez bien envie de le savoir?
EMMA. — Oh! oui!
JUSTIN. — Pas moi.
EMMA. — J'en rêve toute la nuit.
JUSTIN. — Je n'y pense seulement pas.
EMMA. — Oh! toi...
JUSTIN. — Je ne suis pas curieux, c'est comme il faut être. La curiosité, c'est pire encore que la gourmandise. Papa a dit : « Vous n'ouvrirez pas cette armoire ; » je ne l'ouvre pas.
EMMA. — Oh! je ne l'ouvre pas davantage; il me semble qu'on ne fait pas de mal en se demandant ce qu'il peut y avoir dedans.
LouisoN. — Bien sûr que non.
JUSTIN. — A quoi ça sert-il?
EMMA. — Ça sert... ça sert... ça m'amuse.
JUSTIN. — J'aurais cru plutôt que ça te tourmentait.
EMMA, sans écouter Justin. — J'aimcrais tant deviner...
LouisoN, bas à Emma. — Si l'ou eutr'ouvrait rien qu'un petit peu la porte, ça vous aiderait.
EMMA, de même. — Oh ! Louisou, c'cst défendu...
LouisoN, de même. — D'ouvrir, mais pas d'entr'ouvrir.
JUSTIN. — Qu'est-ce que vous chuchotez?... Tu verras, Emma, qu'à force de l'occuper de cette armoire, tu ifiniras par. ...
EMMA. — Par quoi?
JUSTIN. — Par avoir une si grande envie de l'ouvrir que tu n'y pourras plus résister.
EMMA. — Je n'en ai pas envie du tout, monsieur, je vous prie de le croire.
JUSTIN. — A la bonne heure. Mais alors n'en
parlons plus, et faisons un jeu, cela vaudra beaucoup mieux.
EMMA. — Il a raison. A quoi veux-tu jouer, Louison?
LouisoN. — A ce que vous voudrez, mademoiselle.
EMMA. — Colin-maillard... Il faut être plus de monde, etpuis on pourrait casser quelque chose. Voulez-vous cache-cache?
JUSTIN ET LOUISON. — Oui, c'cst très amusant.
JUSTIN. — On ira se cacher dans les combles.
EMMA. — Qui sort le premier?
JUSTIN. — Moi ! moi !
EMMA. — Bon !
JUSTIN. — Vous compterez cent cinquante, bien lentement, et puis après vous me chercherez.
EMMA ET LOUISON. C'cst Ça. [Justin sort.)