SCÈNE IV EMMA, LOUISON, JUSTIN JUSTIN. — C'est comme ça qu'on vient me
chercher ! (// voit l'armoire ouverte et Louison sur une chaise.)
Qu'est-ce que vous avez fait?
EMMA, lui jetant les bras autour du cou. — Ne grondc
pas, mon petit Justin, je t'en prie!.,. Je n'ai pu y tenir, j'avais trop envie. Vois-tu, il y a des statuettes, nous allons refermer... seulement, c'est cette boîte... il faudrait bien y jeter un coup d'œil...elle est très lourde. Louison ne peut pas la prendre ; toi qui es fort, descends-la, veux-tu?
JUSTIN. — Moi !
EMMA. — Pour me faire plaisir...
JUSTIN. — Non, non et non.
EMMA. — Puisque l'armoire est ouverte.
JUSTIN, brusquement. — 11 faut la refermer.
EMMA. — Oui, mais regarde un peu cette boîte. Que crois-tu qu'il y ait dedans?
JUSTIN. — Je n'en sais rien.
LOUISON. — Elle est tellement, tellement lourde, que ça doit être quelque chose d'extraordinaire.
JUSTIN^ un peu curieux. — Vraiment, elle est si lourde que ça? Elle n'est cependant pas bien grande.
EMMA. — Je t'en prie ! prends-la un peu pour voir.
JUSTIN. — Mais...
EMMA. — La désobéissance est faite à présent; un peu plus, un peu moins...
LouisoN. — Et puis c'était défendu d'ouvrir larmoire, mais pas la boîte.
JUSTIN, montant sur la chaise. C'cst trèS mal ;
enfin, puisque tu veux.
EMMA. — Oui, oui, je veux. Je t'aimerai tant.
JUSTIN, prend la cassette et l'apporte sur la table. — C'cst
vrai qu'elle est d'un poids !
EMMA, vivement. PourVU qUC la clcf SOit à la
serrure!. . Oui» elle y est... quel bonheur!
JUSTIN. — Si elle n'était pas si carrée, on dirait d'une boîte à pistolets.
EMMA, qui a ouvert la boite. — Regardez comme c'est beau !
JUSTIN. — -Une cage d'or ! (// tire la cagede sa boite.)
LOUISON. — C'est magnifique!... Il y a des oiseaux tout pareils à ceux qui sont là-bas.
EMMA. — Deux colibris !... c'est ravissant. Ils brillent comme l'aigrette de maman.
LOUISON. — Ça me fait un effet... j'ai peur. On dirait de quelque affaire de sorcier.
EMMA. — Oui, ça a l'air d'une chose apportée par les fées ; il me semble que les oiseaux vont se mettre à chanter.
JUSTIN, dvn ai}- entendu. — Ils Se mettront à chaU-
ter si je veux, mais il n'y a ni féerie ni sorcellerie ; ce sont des oiseaux mécaniques.
EMMA. — Tu crois, Justin?
JUSTIN. — J'en suis sûr. Je n'en ai jamais vu, mais mon grand cousin m'en a parlé. Case monte comme une pendule. Tiens, voilà la clef!
EMMA. — Je t'en prie, fais-nous voir ça.
LouisoN. — Oh ! oui, monsieur Justin, faitesles chanter. {Justin monte le mouvement; les oiseaux se mettent à chanter; les deux petites filles battent des mains.)
EMMA. — Que c'est joH ! que c'est donc joli !
LOUISON. — Ils ouvrent le bec.
JUSTIN. — Ils tournent la tête.
EMMA. — Ils battent des ailes.
LOUISON. — Absolument comme de vrais oiseaux. Et qu'ils chantent bien ! qu'ils chantent bien I... Mais ils sont vivants, monsieur Juslin?
JUSTIN. — Vivants!... comme cette pendule. Oui, c'est admivable.
EMMA, à Justin. — N'cst-ce pas quc tu t'amuses? N'est-ce pas que tu es content que nous ayons ouvert l'armoire?
JUSTIN. — Content...
EMMA. — Enfin... que tu nous pardonnes?
JUSTIN. — Puisque je vous ai aidées... Mais c'est papa qui ne nous pardonnerait pas si...
EMMA. — Mon Dieu! il me semble que je l'entends. {Elle court à la porte.) Om , c'est lui, il cause avec maman, il va monter, nous sommes
perdus ! {Elle revient à la table.) Cachons vite tOut Ça. LOUISON, qui est sortie un instant. Votre papa DC
monte pas, il est entré au salon avec madame.
EMMA. — Nous sommes sauvés !... mais empêche donc les oiseaux de chanter.
JUSTIN. — Comment veux-tu que je fasse?
LouisoN. — Ils font un bruit!
EMMA. — Le salon est sous la bibliothèque, papa va les entendre. Je t'en prie, Justin, faisles taire.
LOUISON, aux oiseaux. — Chut ! chut !
EMMA. — Est-ce qu'ils vont crier longtemps comme ça?
JUSTIN. — Je ne sais pas ; peut-être que oui.
LouisoN. — Mais n'y a-t-il aucun moyen de les arrêter?
JUSTIN. — S'ils étaient en vie, on pourrait leur tordre le cou, mais des mécaniques ! . . . (// secoue la
cage, il la met sens dessus dessous, les oiseaux chantent toujours.)
EMMA. — Remets-les dans la boîte, on les entendra moins.
JUSTIN. — Tu as raison. (// remet la cage dam son éa'in.)
LOUISON. — On les entend toujours.
EMMA. — Un peu moins fort. Dans l'armoire
à présent. (Justin reporte la boite dans l'aiinoire et referme la porte ; on entend toujours les oiseaux.)
JUSTIN. — Ils sont enragés. Chantons plus fort qu'eux pour qu'on ne les entende pas.
EMMA. — Chanter! comment veux-tu? J'ai trop peur.
JUSTIN. — Ça ne fait rien, il faut... (Les trois
enfants chantent à tue-téte, mais d'une voix saccadée par la peur, en battant la mesure avec les pieds.)
Marlborough s'en va-t-en guerre, Mironton, ton ton, mirontaine, Marlborough s'en va-t-en guerre.
Ne sais quand reviendra.
(le gazouillement des oiseaux continue dans l'armoire.)