SCÈNE III
ROBERT dans le bahut, BRIGITTE, JOËL, SUZETTE
BRIGITTE. — Venez, mes enfants, à cette heureci j'aime à vous avoir auprès de moi.
SUZETTE. — On ne voit presque plus clair. BRIGITTE. — C'est vrai. Allumons la lampe.
{Elle allume la lampe.)
JOËL. — C'est bien ennuyeux que le soleil se couche, n'est-ce pas, grand'mère?
BRIGITTE. — Bien sûr, mon enfant, mais le bon Dieu l'a voulu ainsi pour forcer l'Univers au repos.
SUZETTE. — Quand est-ce, grand'mère, que monsieur revient?
BRIGITTE. — Demain, je crois. {Ellesemetau rouet.)
iO THÉÂTRE A LA MAISON.
suzETTE. — Tant mieux. On a moins peur quand il est là.
BRIGITTE. — C'est sûr qu'une femme toute seule dans une maison avec des enfants...
SUZETTE. — Les deux jeunes messieurs de Paris ne sont plus des enfants, grand'mère.
BRIGITTE. — Non, mais c'est bien pire... M. Ernest, je n'en dis rien, il a l'air raisonnable: mais l'autre ferait bien plutôt arriver les malheurs que de nous en défendre. Un monsieur qui ne croit pas nos légendes...
JOEL. — Hier, tout ce qu'il disait, grand'mère, vous savez.
BRIGITTE. — Si je le sais ! Il paraît que les Parisiens sont tous ainsi, ils ne craignent quoi que ce soit.
JOËL. — C'est effrayant, des gens qui n'ont peur de rien.
SUZETTE. — Ah ! grand'mère, nous sommes bien heureux, nous, d'être Bretons.
BRIGITTE. Je crois bien. {Elle file un moment sans
rien dire, Suzette se met à tricoter.) Je ne sais paS CC qUC
j'ai ce soir, j'ai comme une appréhension.
SUZETTE. — Moi aussi, grand'mère.
JOËL. — Moi aussi.
BRIGITTE. — Quand je pense à toutes les moqueries de M. Robert.
JOËL. — Écoutez, grand'mère, s'il y avait un danger, j'aurais bien peur; mais je vous
LE BAIICT. H
défendrais tout de même, vous et Suzette.
BRIGITTE. — Je sais que tu es un bon garçon, mais il vaut bien mieux qu'il n'y ait pas de danger.
JOËL. — Pour ça, oui! — Mais, ^Tai, s'il y avait là un voleur...
SUZETTE. — Un voleur.
joEL. — Eh bien! grand'mère, eh bien, pour qu'il ne vous fasse pas de mal, j'irais, je me jetterais, mais j'aurais bien peur.
BRIGITTE. — Mon pauvre Joël! {ElleVembrasse.) ROBERT, à part. — C'est le momeut. {Il pousse un soupir dans son bahut.)
SUZETTE, inquiète. — Grand'mère,entendez-vous?
BRIGITTE. Non.
JOEL. — J'ai entendu aussi quelque chose.
{Tous deux se serrent contre Brigitte.)
SUZETTE. — Ça venait de ce côté. {Etle montre le bahut.)
BRIGITTE. — Du bahut!... Maudit meuble! Il y a longtemps qu'il serait brûlé, si monsieur
avait voulu m'écOUter. {Robert soupire de nouveau.) SUZETTE, qui regarde le bahut d'un air éperdu.
Grand'mère, le coffre n'est pas bien fermé.
BRIGITTE, se jetant à genoux. — MoU DicU, ayCZ
pitié de nous !
{Joël hésite un instant, puis s'élance et ferme brusquement
le couvercle du bahut.)
JOEL. — Grand'mère, il est fermé.
i2 TIIÉA';;iE A LA MAISON.
BRIGITTE. — {'crmé... et c'est toi, mon brave
enfant ! {Elle Vembrasse.)
JOËL. — Je vous avais bien dit que je serais brave, grand' m jre... mais... oh! {On entend du bruu
dans le coffre.)
ROBERT. — Ouvrez, ouvrez!
BRIGITTE. — Il y a une voix, une vraie voix dans le coffre.
ROBERT. — Ouvrez, j'étouffe !
SUZETTE ET JOËL. — SaUVOUS-nOUS. {Ils se pendent aux jupes de Brigitte et veulent l'entraîner.)
ROBERT. — Ne VOUS sauvez pas, ouvrez le coffre! J'étouffe... au secours! Je suis Robert.
BRIGITTE. — Qu'est-ce qu'on dit donc?
SUZETTE. — La voix dit qu'elle est M. Robert...
ROBERT. — Oui, Robert, ouvrez vite...
BRIGITTE. — C'est bien un peu la voix de M. Robert.
SUZETTE ET JOËL. — N'ouvrez pas,grand'mère.
ROBERT. — Par pitié !
SUZETTE. — Comment M. Robert serait-il là dedans?
ROBERT. — Oui... j'y suis... J'étouffe, j'étouffe...
BRIGITTE. — Si c'était vrai, pourtant. {Elle fait
un pas vers le bahut.)
JOËL ET SUZETTE. — Nou, graud'mère, n'ouvrez pas. {Robert continue de gémir, mais d'une voi.vplus faible.)
LE BAHUT. 13
BRIGITTE. — On n'entend plus rien.
suzETTE. — Dieu soit loué! Rien, plus rien du tout, grand'mère.
BRIGITTE. — Comme j'ai bien fait de ne pas ouvrir. C'est fini, maintenant. Mais quelle peur,
mes enfants, quelle peur ! (£//e ks tient embrassés.)