SCÈNE PREMIÈRE
RAOUL, GENEVIÈVE GENEVIÈVE. — Mais Raoul...
RAOUL, brusquement. Laisse-moî.
GENEVIÈVE. — Voyons.
RAOUL. — Laisse-moi, je te dis ; tu n'es plus ma sœur.
GENEVIÈVE. — Mais enfin qu'ai-je fait pour te fâcher si fort?
RAOUL. — Tu as fait que tu as fait semblant d'aimer M™* Degrange que tu ne peux souffrir.
GENEVIÈVE. — Ce n'est que cela?
RAOUL. — C'est bien assez.
GENEVIÈVE, souriant. — Tu me rassures, je pensais avoir, sans m'en douter, commis quelque grand crime. .
RAOUL. — Tu as bonne grâce de railler, va.
GENEVIÈVE. — Allons, soisraisounablc. M"*® Degrange m'embrassait, m'appelait ma mignonne, ma toute belle, et il fallait bien...
RAOUL. — Non, il ne fallait pas.
GENEVIÈVE. — Mais que veux-tu qu'on fasse?
RAOUL. — Je veux qu'on soit franc et qu'on ne prodigue pas à M""* Degrange les mêmes amitiés qu'à M""* Lamiot qui est bonne et qu'on aime de tout son cœur.
GENEVIÈVE. — Je devais peut-être lui laisser voir que ses caresses m'ennuyaient?
RAOUL. — Pourquoi pas?
GENEVIÈVE. — Il faudrait, à ton compte, dire aux gens tout ce qu'on pense d'eux?
RAOUL. — Parfaitement. C'est un devoir de dire la vérité.
GENEVIÈVE. — Pas quaud elle doit être désagréable.
RAOUL. — Tant pis pour ceux à qui elle déplaît.
GENEVIÈVE. — Tant pis pour celui qui la dit, il ne se fait pas aimer.
RAOUL. — Ça m'est égal, je ne veux pas qu'on m'aime.
GENEVIÈVE. — Ce malheur ne t'arrivera pas si tu continues, et puisque tu aimes tant la vérité, je te dirai franchement que tout le monde te trouve désagréable.
RAOUL. — Tant mieux!
GENEVIÈVE. — On t'appelle le petit Misanthrope.
RAOUL. — J'en suis fier.
GENEVIÈVE. — Mes amies que tu railles sans cesse ne peuvent te souffrir.
RAOUL. — Je le leur rends bien. Une collection de petites mijaurées...
GENEVIÈVE. — Encore si ta prétendue franchise ne s'en prenait qu'aux enfants de notre âge ; mais tut'attaques à tout le monde. Aujourd'hui, quand M'^^Degrange a dit que M. Darcier était avare...
RAOUL. — Je l'ai défendu, vas-tu me blâmer?
GENEVIÈVE. — Tu as cHé : « M. Darcier n'est pas avare; s'il ne dépense pas son argent en bibelots comme certaines personnes, c'est qu'il fait beaucoup de bien. »
RAOUL. — Et n'est-ce pas vrai?
GENEVIÈVE. — Oui, mais elle a très bien compris que certaines personnes...
RAOUL. — C'est elle, qui remplit sa maison de chinoiseries et qui ne donnerait pas un sou à un pauvre. Je l'ai dit exprès.
GENEVIÈVE. — Un enfant ne doit pas contredire les grandes personnes.
RAOUL. — Petits OU grands, je contredirai toujours les menteurs.
GENEVIÈVE. — Maman aurait pris la défense de M. Darcier, si elle l'eût jugé nécessaire.
RAOUL. — Maman ne l'aurait pas fait ; elle est trop bonne, elle ménage les gens.
GENEVIÈVE. — Il faut bien être poli.
RAOUL. — Poli! poli!... voilà le grand mot. Eh bien ! non, je ne suis pas poli, je ne veux pas être poli, je ne veux tromper personne, moi.
GENEVIÈVE. — Et tu fâchcs chacuu; maman est sur les épines toutes les fois que tu es au salon.
RAOUL. — Maman n'a qu'à ne pas m'y faire venir.
GENEVIÈVE. — Il faut bicu que l'on t'accoutume à voir le monde.
RAOUL. — Le monde ! le monde ! {D'un ton caressant.)
« Oh! Madame, que je suis donc ravie de votre visite ! Il y avait un siècle qu'on ne vous avait vue... Quelle fraîcheur! Vous embellissez tous les jours... La délicieuse robe... et ce chapeau... un amour... Il n'y a que vous pour savoir se mettre. » — Et quand elle est partie : « Est-elle assommante, cette pauvre femme!... ftvec sa laideur ! et des prétentions !... Avez-vous m sa robe? Une couleur impossible... et son chapeau d'un ridicule!... Est-il Dieu permis de s'accoutrer comme ça?» Le voilà, le monde, il
est joli! Parle-moi du collège; c'est là qu'on est franc, là qu'on dit sans barguigner sa façon de penser, là qu'on blague en face et non par derrière ; là qu'on règle les différends à coups de poing et qu'on ne fait pas de petites méchancetés. Le monde!... il me tarde d'être grand pour le fuir à mon aise.
GENEVIÈVE. — Tu comptcs te faire ermite ?
RAOUL. — Je compte m'arranger pour ne pas voir de faussetés.
GENEVIÈVE. — Soit, moD clieF misanthrope, mais d'ici là ne pourrais-tu pas faire quelques efforts pour avoir l'air un peu moins hérisson, un peu moins porc-épic? Tu aimes maman, j'imagine?
RAOUL. — Est-ce une question, cela?
GENEVIÈVE. — Tu dcvrais donc prendre un peu plus de souci de lui faire plaisir. Crois-tu que ça lui soit agréable que les gens te trouvent mal élevé?
RAOUL. — On te trouve délicieusement élevée, toi, ça fait compensation.
GENEVIÈVE. — Non, sérieusemeut, Raoul, tu fais de la peine à maman, beaucoup de peine. Est-ce que tu ne pourrais pas essayer d'être autrement?
RAOUL. — Qu'est-ce qu'il faut faire?
GENEVIÈVE. — Rien de si difficile. Au salon, avoir une figure riante.
RAOUL, souriant d'une manière affectée. — Coillllie
cela?
GENEVIÈVE. — Non, Une figure naturelle.
RAOUL. — Et puis?
GENEVIÈVE. — Quand il vient des visites, que tu aimes ou non ces personnes...
RAOUL. — Me jeter à leur cou?
GENEVIÈVE. — Les saluer avec politesse et leur répondre avec affabilité.
RAOUL. — Après?
GENEVIÈVE. — Et ne pas contredire; et quand tu entends quelque chose qui ne te plaît point, ne pas faire ces jeux de physionomie qui en disent encore plus que tes paroles.
RAOUL. — Est-ce tout?
GENEVIÈVE. — Je ne t'en demande pas plus.
RAOUL. — Tu en fais davantage, toi.
GENEVIÈVE. — C'est sûr ; moi, je ne me pique pas de misanthropie.
RAOUL. — Ni de sincérité... Enfin on tâchera.
GENEVIÈVE. — Ala bonne heure, te voilàgentil.
{Elle l'embrasse.)
RAOUL. — Aïe! quelqu'un monte.
GENEVIÈVE. Une visite. [Elle va à la porte qu'elle
entr'ouvre.)
RAOUL. — Qui est-ce?
GENEVIÈVE. — C'est Henriette. Tu seras poli.
RAOUL. — Avec cette ennuyeuse fille...
GENEVIÈVE. — Tu m'as promis...
RAOUL. — Je ne croyais pas qu'il faudrait commencer si tôt. Je m'en vais.
GENEVIÈVE. — Non, je t'en prie... ce serait mallionnète.
RAOUL. — Que je reste ou que je m'en aille, je ne lui parlerai pas.
GENEVIÈVE. — Mais...
RAOUL, — Que veux-tu que je dise à cette petite sotte, qui se croit tous les talents et qui...
GE^'EVIÈVE. — Chut î