‹ Théâtre à la maison et à la pensionChapitre 69 sur 109 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

ARTHUR, puis MONSIEUR DE RIEUX

ARTHUR. — Eh bien ! ce n'était pas un poisson d'avril! L'invitation était pour de bon... et Gaston fâché... Et dire que j'ai envoyé Jacques moimême pour qu'il prenne ma place à la fête. Ils s'amusent tous là-bas ; et moi, je dois avoir l'air d'un imbécile. Ah bien! non, par exemple; je ne resterai pas ici à m'ennuyer jusqu'au bout. Je vais courir les rejoindre. C'est bien assez de la bêtise du commencement. Je connais Gaston, il est bon, il n'a pas de rancune ; j'avouerai que j'ai eu tort, et, si l'on se moque un peu de moi, je ne l'aurai pas volé. Cela vaudra toujours mieux que de bouder contre mon ventre.

MONSIEUR DE RIEUX, entrant. NoU, mOn ami,

tu ne sortiras pas; j'ai besoin de toi.

ARTHUR, désappoi7ité. — Dc moi, papa?

MONSIEUR DE RIEUX. — Je suis ravi que tu sois resté à la maison; tu vas me mettre au net mon discours pour le comice agricole. Le sujet te plaira ; il est sur la méfiance qu'ont trop sou-

vent les paysans contre ce que les gens qui leur veulent le plus de bien peuvent leur dire...

ARTHUR. — Mais, papa...

MONSIEUR DERiEux. — Tou écriturc est très lisible; c'est ce qu'il faut.

ARTHUR. — Mais, papa, c'est jeudi.

MONSIEUR DE RiEux. — Est-cc qu'il y a des jours où un enfant est dispensé de rendre un petit service à son père ?

ARTHUR. — Non ; mais j'étais invité chez Gaston.

MONSIEUR DE RIEUX. — Si tu y étais allé, je nae serais passé de toi ; mais puisque ta prudence t'a retenu à la maison... j'en profiterai.

ARTHUR. — Quoi, papa, vous savez?

MONSIEUR DE RIEUX. — De mou cabinct, j'ai entendu Baptiste. Ce sera une leçon pour toi, mon pauvre Arthur.

ARTHUR. — Enfin, papa, quand faut-il se confier, quand faut-il se méfier?

MONSIEUR DE RIEUX. — Lorsqu'uue chose précieuse est enjeu : la vie, l'honneur, le devoir; la prudence, ce qui ne veut pas dire la méfiance, est permise et même commandée. Mais quand il n'y a qu'une petite question d'amour-propre, il ne vaut pas la peine de prendre tant de précautions. Toi, par exemple, de crainte de prêter à rire à un ami, tu t'es refusé un plaisir. Trouvestu que ton amour-propre méritât ce sacrifice?

ARTHUR. — Ma foi non, papa.

MONSIEUR DE RiEux. — Tu défiais qui que ce soit de l'attraper...

ARTHUR. — Et je me suis attrapé moi-même.

MONSIEUR DE RIEUX. — Puisque tu prends de bonne grâce ta mésaventure, je renonce, mon cher Arthur, à te faire faire la copie de mon discours, dont je t'avais fait un peu peur. Nous allons, bras dessus, bras dessous, aller chez les Martineau, et il te restera là à faire la preuve que tu sais, au besoin, supporter avec esprit une moquerie, quand tu l'as méritée.

ARTHUR, secouant gaiement la tête. Tu VCrraS,

papa, qu'ils seront meilleurs que moi, et qu'ils ne me feront pas payer trop cher ma sottise de ce matin.

MONSIEUR DE RIEUX, riant. EspérOUS-lc. {Us

sortent tous les d'jiix.)

{Le ri leau Ivrahe.)

PERSONNAGES

OCTAVE, écoUer. — LE PORTIER DU COLLÈGE.

persoanage mueU

L'infirmerie d'un collège.

OCTAVE. (Dans un grand fauteuil, la 'jambe étendue sur ■des coussins. Il a sur les genoux tout ce qu'il faut pour écrire et parcourt des yeux une feuille écrite.) PaS fameUX ! OaS

fameux du tout!... C'est qu'une entorse n'est pas précisément faite pour vous donner des ailes, et puis, le sujet de cette composition de concours est assez prosaïque... Les Métamorphoses du lin l que dire de bien beau là-dessus? Je crois aussi que d'être seul me rend bête ; en classe, le grincement des plumes des uns, les grandssoupirsdes autres, les regards désespérés que plusieurs adressent au plafond, tout ça vous inspire; tandis que cette solitude, ce silence, la vue de cette ptiarmacie...

Enfin, j'ai fait comme j'ai pu; j'ai expliqué les métamorphoses du lin. (Quand on a été à la

campagne, on sait ça.) Mais c'est lourd, c'est ennuyeux, et une chose est sûre, c'est que moi. Octave Arnaud, toujours le premier pour la composition française, je n'aurai pas le prix. Pas le prix... et une entorse au moment où vont commencer les vacances, voilà un guignon !

Enfin, je me consolerai si mon ami Jacques est couronné à ma place. Pauvre bon Jacques! je lui souhaite de grand cœur toutes les idées que je n'ai pas.

Un excellent camarade mon Jacques! Sans lui, l'année dernière, je passais à côté du prix de composition. Nous avions un sujet facile et amusant : Une Aventure d'écolier. Je voulais faire quelque chose de... transcendant, et, comme il m'est arrivé déjà plus d'une aventure, j'hésitais entre celle du loup, celle du vieux château, et... plusieurs autres. . . 11 faisait une chaleur. . . Je me décide pour l'aventure du loup. J'étais en verve, et j'écris une composition; ma foi, elle me semblait superbe!... Le jour des prix arrive, on me proclame, je me lève pour aller recevoir mes lauriers... A ce moment, une main se pose sur mon épaule et je me réveille... en face de mon papier tout blanc. Je m'étais endormi bêtement, et mes voisins me laissaient ronfler, tout heureux de mon sommeil, les monstres qu'ils étaient. Jacques, le brave Jacques, qui avait plus à y gagner qu'eux, puisque, avec moi, c'est le plus fort en

tout, avait quitté sa place (c'est défendu, et il eut une mauvaise notej, avait quitté sa place pour m'éveiller. Grâce à lui, j'ai eu le temps d'écrire mon Aventure, et j'ai eu le prix, et lui un simple accessit. Cette année, ce sera le contraire ; encore n'est-il pas sûr que j'obtienne l'accessit... [iireiu sa composition.) C'cst d'uu lourd ! et, commc dit notreprofesseur,d'unterreà terre... {ii regarde à sa montre.) Dix lîcures Seulement! J'ai à rester jusqu'à midi avec cette spirituelle élucubration. Fi!

(// donne des chiquenaudes à son papier.) Mais, VOYOUS, est-

ce queje n'aurais pas pu faire autrement?... Au lieu de traiter mon sujet en pédant, si je l'avais pris en poète?... Nigaud! grosse bête! imbécile queje suis! Je vois maintenant... Vite, vite, j'ai

encore le temps. [Il prend d'autre papier et écrit rapidement, t'interrompant de temps en temps pour relire certaines phrases.)

« Voyez ce champ qui ondule à la bise et qui ressemble à une belle eau bleue. .. Les petits enfants y courent pour s'y baigner,et rient de n'y trouver que des fleurs. » — C'est pas vilain, ça.

« Le lin est mûr, le lin est mûr... »> Ah! je vais reprendre quelques détails techniques dans ma première composition, [ii écrit.)

« La filasse brille comme l'argent, les filles du village en ont chargé leurs quenouilles; elles s'en vont le long des haies filant et chantant, tout en surveillant les troupeaux. » — Eh ! mais, ça va tout seul, maintenant.

« L'hiver est venu; les fuseaux tournent encore plus vite. C'est à leurs trousseaux qu'elles pensent, les belles jeunes filles! Mais qui sait, hélas! peut-être plus d'une file son linceul, qui croit filer son voile de noces. » — Bravo! ça fait très bien, cette mélancolie.

« Voici le printemps revenu : l'hirondelle bâtit son nid, l'abeille prépare son miel. Et voici la noce qui passe dans les verts sentiers. Fins jupons, bonnets coquets, fichus légers, tabliers de dentelle, c'est le lin qui s'est transformé en ces gracieuses choses. A l'église, c'est le lin qui habille le prêtre ; c'est le lin qui drape l'autel. »

— De mieux en mieux, à ce qu'il me semble. — « Mais tout s'use, et les nappes d'autel, et les surplis, et les robes brodées, et les mouchoirs à jours. Le chiffonnier, vieux comme le temps, tout courbé, s'arrête le long des rues et retourne avec son crochet tous les débris qu'il rencontre. Il choisit, et, peu à peu, sa hotte se remplit. »

— Ici, de nouveau, quelques détails techniques.

— « Et voilà que ces chiffons, ces lambeaux sont transformés en feuilles de papier, blanches comme la neige, douces comme la soie ; sur quelques-unes, on écrira des chefs-d'œuvre, et elles iront à la postérité ; sur beaucoup d'autres, on écrira des sottises, et elles iront chez l'épicier; sur celle que je tiens, un écolier, tremblant d'espérance et de crainte, griffonne une compo-

sition. Puissent messieurs les jurés sourire en la lisant et dire : Octave Arnaud mérite le prix ! » — Espérons que ce vœu les touchera î {iii-eiit.) Pas mal, non, vraiment, pas mal; si j'étais à la place des examinateurs, je n'hésiterais pas à me couronner. Mais je couronnerais aussi mon ami Jacques; le prix partagé entre nous me rendrait tout à fait joyeux. Seulement aura-t-il bien fait sa composition? Avec un peu de fatuité.) C'est que, pour lutter avec la mienne, il faudrait qu'elle fût très bonne.

Bon Jacques, les succès sont pour lui plus importants que pour moi, puisqu'il est pauvre et que c'est un parent éloigné qui fait les frais de son éducation ; un parent qui n'est pas tendre et qui le menace continuellement de le retirer du collège s'il n'a pas de grands succès.

// rêve.) Si je pouvais faire quelque chose pour lui... mais quoi?... Si je savais comment est sa composition... Il y aurait toujours une chose : recopier la mienne en enlevant quelquesunes des plus jolies phrases. Voyons... « Ce champ de lin qui ondule à la brise et ressemble à une belle eau bleue. » — Non, non, pas cellelà, elle me plaît trop. — « Plus d'une fde son suaire qui croit filer son voile de noces. » — Celleci non plus, c'est impossible; j'aimerais mieux y renoncer tout à fait que de la gâter.

Renoncer... renoncer... Oui, oui, j'entends

3i- THÉÂTRE A LA MAISON.

bien ce que me dit ma conscience; elle ne se gêne pas : elle vous demande des choses. . . impossibles, absolument comme si on était un Romain, un héros, un saint; elle a une fièrement bonne opinion de nous, la conscience!

Elle me conseille de donner la première composition, qui n'est pas belle, mais honnête, mais convenable, mais suffisante... Oui, suffisante pour faire dire : « Comme il baisse, cet Octave! »

Mais, si je fais cela, Jacques aura le prix, et il sera bien heureux, et son parent lui laissera achever ses éludes. L'année dernière, j'ai dû le prix à Jacques; s'il m'en devait un cette fois-ci, ce ne serait que justice; un prêté-rendu, comme on dit.

Au fait, raisonnons. Maman ne tient pas tant au prix qu'à un bon travail de ma part... Si je mettais sous pli ma belle composition et que je la lui envoyasse en lui expliquant pourquoi je ne l'ai pas donnée?... Elle serait contente à la fois et de ma composition et de mon action... Mais elle ne pourra pas s'empêcher de le dire à ma tante, qui le dira à ma cousine, qui le dira à tout le monde... et il ne faut pas qu'on sache ce que je fais, ça gâterait tout... C'est que maman m'a fait promettre de n'avoir pas de secrets pour elle, et, jusqu'à présent, je lui ai tout dit, le bien comme le mal... Mais, cette fois-ci, ça concerne Jacques... Si je me décide à ce sacri-

fice, maman ne le saura pas plus que les autres. Mais me déciderai-je?... C'est bien difficile.

Allons, du courage, je dois cela à l'amitié. C'est dit. Je donnerai la première composition. Mais détruisons celle-ci, car, si je la gardais, je pourrais — qui sait? — avoir la tentation de la montrer plus tard, [ii la déchire.) Allez, allez, en petits morceaux, la description du lin en fleurs! allez, les belles fileuses! allez, la noce du village! allez, le vieux chiffonnier! allez, allez!... C'est fini. Oh! c'est fini, mais cela fait mal. {fi cache sa

tête dans ses mains.) Ah çà ! CSt-Ce que je Suis bêts ?

est-ce que je vais regretter des phrases?... Des phrases, ça se retrouve; une bonne pensée, ça ne se retrouve pas toujours; c'est pourquoi il est important de ne pas la laisser envoler. {On entend sonnermidi:)Widi ! On vavcuir chercher ma composition, j'entends monter le portier. {La

porte s'ouvre, le portier du collège entre et s'approche d'Octave.)

Voilà, monsieur Jérôme, voilà. {Le portier prend la composition et sort.) A présent, pcrsoune, personne ne saura ce que j'ai fait... C'est bon, les secrets de'ce genre, c'est léger, ça n'embarrasse pas, ce n'est pas difficile de les garder. Et, ma foi ! je ne serais pas fâché d'en avoir une demi-douzaine de pareils pour tenir compagnie à celui-ci.

{La toile tombe.)

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