SCÈNE PREMIÈRE
BERNARDIN, MARIE BERNARDIN. — Le joH endroit î Vois donc,
Marie, cet arbre creux. Jl y entre'et en ressort.) On
serait bien dans cette petite maison. Sais-tu que je m'y plairais?
MARIE. — Oh î toi, pourvu que tu ne sois pas sous un plafond, tu es content.
BERNARDIN. — C'cst-à-dire que je préfère la grande voùle bleue du bon Dieu à nos poutres enfumées. Vois-tu ce ruisseau et ces grosses
pierres moussues qui ressemblent à des tabourets de velours? Asseyons-nous un peu.
MARIE. — Nous n'avons pas le temps ! C'est l'heure de retournera la maison, et même il nous faut nous hâter pour ne pas faire attendre ton maître.
BERNARDIN, à part. — Mou maître! je n'y pensais plus. Et mon pensum que je n'ai pas fait?
MARIE. — Viens donc !
BERNARDIN, à part. — Comme il va me gronder.
MARIE. — Eh bien?
BERNARDIN, à part. — Il me groudera et je me fâcherai , c'est trop sûr, moi qui voudrais tant être sage. Eh ! c'est une idée, il y a si longtemps que j'ai le projet de me faire ermite, et puisque je trouve un si joli ermitage...
MARIE, impatientée. VoyonS doUC !
BERNARDIN, à part. — Oui, c'cst décidé. {Haut,
— d'un ton grave.) Écoutc , Marie, rctoume seule à la maison, moi je reste ici pour me faire ermite.
MARIE. — En voilà bien d'une autre?
BERNARDIN. — Ce n'cst pas un caprice, ma bonne Marie; tu vas bien me comprendre. Voistu, je voudrais être très bon, très sage; mais plus je vis, plus je vois que pour ça il fautètre seul. Dans le monde on a trop d'occasions de mal faire. Je ne sais comment cela arrive, mais toutes mes bonnes résolutions se dissi-
L ERMITE DE DIX ANS
pent comme de la fumée. Je désobéis malgré moi presque tous les jours. Je fâche papa, je fâche maman, je fâche mon maître, je te fâche ; on me gronde, je réplique, on me punit, je me révolte, ce qui est fort vilain. Eh bien, toutes ces fautes, dont je me repens de tout mon cœur et que je recommence toujours, ici, je ne les commettrai plus. Je n'offenserai plus personne, le bon Dieu m'aimera, et je deviendrai un grand saint.
MARIE. — C'est qu'il vous déroule ça; on croirait qu'il le pense sérieusement.
RERNARDiN. — Saus doutc, Marie.. J'ai bien réfléchi. Pour devenir parfait, il faut se retirer du monde, et je veux devenir parfait.
MARIE. — Mais on ne s'est jamais retiré du monde à ton âge.
BERNARDIN. — Qu'cst-ce que cela fait ?
MARIE. — Le bel ermite qu'un bambin de dix ans! Tous les solitaires dont tu as lu les histoires, étaient très vieux.
BERNARDIN. — Eh bien, j'aurai le bonheur d'être sage plus tôt qu'eux.
MARIE, haussant les épaules. Je Suis bien boUUe
de raisonner avec cette folle tête. Je n'ai pas le temps de m'amuser, Bernardin, il faut que j'aille préparer le dîner. Allons, viens vite.
BERNARDIN. — Je t'ai déjà dit que je reste.
MARIE. — Tout de bon?
BERNARDIN. Tout de boU.
MARIE. ■ — Mais que dirai-je à ton papa, à ta maman, à tes frères, à ta petite sœur?
BERNARDIN. — Que je me suis fait ermite.
MARIE. — Oui ; mais eux, que diront-ils?
BERNARDIN. — J'espère qu'ils m'approuveront. C'est un grand honneur d'avoir un solitaire dans sa famille. Toi-même, Marie, tu seras toute fière d'avoir été la bonne d'un grand saint.
MARIE. — Et où dormira-t-il, ce grand saint?
BERNARDIN. — Daus mou arbre creux. J'y serai à merveille.
MARIE. — Et tu n'auras pas peur la nuit?
BERNARDIN. — Peur ! bien sûr que non.
MARIE. — Tu fais bien le brave, et pourtant dans ton petit lit, tu te réveilles assez souvent en criant, et il faut que j'aille te rassurer.
BERNARDIN. — Oui, parce que j'ai été méchant dans le jour, et que je fais quelquefois de vilains songes. Ici, si je rêve, ce seront des rêves de paradis. Quel bonheur de dormir sous le ciel, quand les étoiles brillent ! j'ai lu que les étoiles sont les regards du bon Dieu.
MARIE. — Oui, tu t'imagines toujours assez de choses. Mais que mangeras-tu?
BERNARDIN. — Je n'en suis pas en peine :
Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin? Aux petits des oiseaux il donne la pâture Et sa bonté s'étend sur toute la nature.
Tu peux bien penser que, quand je me fais
L ERMITE DE DIX ANS
ermite pour le servir, Dieu ne me laissera manquer de rien.
MARIE. — Tu m'en diras tant... M parf.) Laissonsle passer sa fantaisie d'ermitage ; elle ne sera pas bien longue. Haut.) Je vais donc te laisser.
BERNARDIN. — Oui, Marie, retourne. Dis à mes parents que je les aime toujours de tout mon cœur, que je penserai bien à eux. Tu diras à mon petit frère qu'il peut prendre mes jouets, à Dominique que je lui donne mes livres. Et tu embrasseras pour moi ma sœur Catherine.
MARIE. — Est-ce là toutes tes commissions?
BERNARDIN. — Si papa voulait le permettre, tu m'apporterais le gros livre que j'aime tant, tu sais?
MARIE. — La Vie des Pères du désert. Je le lui demanderai. C'est tout?
BERNARDIN. — Oui. Et à présent va-t'en vite, ma bonne Marie, il me tarde tant d'être un solitaire !
MARIE. — Adieu, mon petit Bernardin, bien du plaisir.
BERNARDIN. — J'cu auraî, j'en aurai. Ah! j'oubliais : tu auras soin de Minet.
MARIE. — Oui ; mais va-t-il avoir du chagrin ! Cette pauvre bête perdue que tu as arrachée aux méchants enfants qui lui avaient cassé la patte, et que tu as si bien soignée , et qui n'aime que toi, quand elle ne te verra plus...
BERNARDIN. — C'est vrai ; pauvre Minel! Mais que veux-tu, Marie, je ne peux pas renoncer à mon grand projet à cause d'un chat.
MARIE. — Alors, adieu!
BERNARDIN. AdicU, Marie! {E//e sort.)