SCÈNE II
PIERRE, JACQUES, LE MENDIANT PIERRE. — Venez ici, monsieur.
JACQUES, avec douceur. ApprOChcZ-VOUS, mon
brave homme; vous avez l'air de venir de loin.
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Peut-être que vous ne serez pas fâché de manger un peu.
LE MENDIANT. — Nou, mes petits amis, ce
n'est pas de refus. (Il s'assied sur rheibe; les enfants lui donnent leurs provisions et le regardent manger.) 11 y avait
longtemps que je n'avais goûté de pain si tendre. Vous êtes de bons cœurs, mes enfants, de bien bons cœurs. [Un instant rfe«7ence.) Et, je pense, aussi des enfants sages et dociles?
PIERRE. — Hum! hum!
LE MENDIANT. — Qui douncut du contentement à leurs parents?
JACQUES, faiblement. PaS tOUJOUrS.
LE MENDjANT. — Il faut tâchcr, il faut tâcher, mes chers petits. Il faut rendre ses parents heureux si l'on veut être heureux soi-même. Si vous
saviez. . . (// s'essuie les yeux.)
JACQUES, ému. — Vous pleurez. Est-ce que vos enfants vous ont fait du chagrin?
LE MENDIANT. — Je n'ai pas eu d'enfants : mais j'ai eu des parents et je n'ai pas mérité leur bénédiction. A l'âge de l'obéissance, je n'ai pas été obéissant. J'expie cruellement les fautes de ma jeunesse ; aussi, lorsque je rencontre des enfants, je leur répète : «Soyez sages, soyez sages,» et, pour les y engager, je leur raconte mon histoire.
PIERRE ET JACQUES, m(?»2cn<. — Oh ! dites-la-nou5.
LE MENDIANT. — Elle ne me fait pas honneur,
allez. Mes parents étaient des cultivateurs aisés. Ils voulaient me faire donner de l'instruction; mon père disait qu'il en faut pour réussir à quoi que ce soit, même pour être un bon laboureur. Il m'envoyait chez un maître, mais moi je n'aimais pas à apprendre; les leçons m'ennuyaient, et je faisais l'école buissonnière. {Les
deux enfants passent leurs sacs derrière eux.) Je U aimaiS
qu'à dénicher les oiseaux, à leur faire la chasse ; j'étais très habile à les tuer à coups de pierre.
{Pierre met vivement sa fronde dans sa poche.) Ce qUl était CU-
core le plus mal, c'est que j'entraînais les autres enfants plus timides que moi; je leur enseignais
le mauvais chemin. [Pierre baisse la tête avec confusion.)
Je prenais de plus en plus l'habitude de la paresse, je n'étais bien qu'à travers champs, un vrai bohémien. Quand on flâne toujours, la
maraude a des charmes. {Pierre baisse de nouveau la
télé.) Le garde champêtre m'y prit plus d'une fois ; ça ne me corrigea pas. De guerre lasse, mon père cessa de m'envoyer à l'école. Il me mit au travail de la terre ; mais, ne sachant que flâner, je n'y valais rien. Je dis que je voulais apprendre un métier. Mon père y consentit. J'essayai de plusieurs ; tous me rebutèrent, parce que dans tous il fallait travailler. A la fin, je m'engageai.
PIERRE, vivement. — Vous fitcs bien. Soldat! Voilà un bel état !
LE MENDIANT. — Oui, pour ccux qui veulent
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faire leur devoir, pour ceux qui savent obéir. Je ne le savais pas, moi. Des punitions tous les jours, ça m'ennuyait; je désertai.
PIERRE ET JACQUES. — Oh I désertcr!
LE MENDIANT. — On me reprit. Je n'osai pas recommencer, et, tant bien que mal, je finis mes sept ans, sans honneur, sans estime et naturellement sans grade. Je quittai le régiment sans que personne me regrettât.
JACQUES. — Quoi ! pas un ami?
LE MENDL\NT. — Pas uu ami, mais pour camarades quelques mauvais soldats dont la société me rendait pire que je n'étais. Quand je revins au pays, mes parents étaient morts : ils m'avaient laissé du bien. Je vendis tout; j'allai à la ville et je vécus de telle façon que peu après il ne me resta plus rien. J'essayai alors de travailler; mais l'habitude de la paresse était plus forte que mon courage, et je faisais si peu de besogne que personne ne voulut me prendre comme journalier. Si j'avais su lire et écrire, j'aurais pu trouver quelque emploi moins pénible ; mais je ne savais pas, car j'avais aussi mal profité des leçons qu'on nous donnait au régiment que de celles de l'école.
JACQUES. — En sorte que vous ne pouviez gagner votre vie?
LE MENDL\>T. — Et que je suis devenu mendiant, le plus triste des métiers, allez.
PIERRE. — Je le crois.
LE MENDIANT. — Oïl ne trouvc pas toujours un abri ; il faut s'accoutumer à dormir à la belle étoile. On n'a pas toujours à manger, non plus.
JACQUES. — Pauvre homme !
LE MENDIANT. — Il y a, par le monde, de bons cœurs; mais il y en a d'autres aussi; celui qui mendie reçoit parfois des paroles cruelles : « Va travailler, fainéant ! o
JACQUES ET PIERRE. Oh !
LE MENDIANT. — Et le plus dur, c'est que c'est mérité. Mais on ne me le dit plus guère à présent. Cette vie misérable m'a cassé avant l'âge, je suis couvert de rhumatismes. On voit que je puis à peine me traîner, on a pitié de moi ; mais ma conscience, elle, ne se lasse jamais de me faire des reproches.
PIERRE. — Pauvre, pauvre homme!
JACQUES. — Vous êtes bien malheureux.
LE MENDIANT. — Ouî, bien malheureux, par ma faute. Si on pouvait recommencer la vie.
(// se lève.)
JACQUES. — Est-ce que vous nous quittez déjà?
LE MENDIANT. — Oui, j'ai unc longue route à faire aujourd'hui. {D'un ton grave.) Que Dieu vous récompense de votre charité, mes chers enfants. Vous m'avez donné du pain, je veux vous
L ÉCOLE BL'ISSONNIERE.
donner un conseil. « Ne faites jamais l'école buissonnière. » {ii s'éloigne.)