‹ Théâtre à la maison et à la pensionChapitre 83 sur 109 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ROBERT, puis HERMANCE

ROBERT. — C'est affreux ! c'est indigne! pour une misérable leçon que je n'ai pas sue, me priver de la promenade un jeudi!.,.- Bien plus, m'enfermer en compagnie d'un pensum, et d'un pensum en vers, encore... Et pendant ce temps aller se promener avec messieurs mes frères!... Oh! les précepteurs! je les déteste tous, en général, et M. Colsenet en particulier. S'il croit que je ferai son pensum!... Voilà

comme je le ferai. (// lance à travers la chambre ses livres et ses cahiers.)

Un jeudi perd», quand ils sont si rares!...

(// va regarder par la fenêtre.) Et aVCC Cela Un jCUdi

si beau, si bleu, si doré!... Et l'on s'imagine que je vais rester ici; je vais tout simplement prendre la clef des champs... {ii réfléchit.) La clef des champs, ce serait facile, si j'avais seulement celle de ma chambre; mais elle est dans le gousset de M. Colsenet. Geôlier! tyran! va... {ii secoue la porte.) C'cst qu'elle est solide, cette diable de porte ! Si Samson était là pour me prêter son épaule, ou Hercule... Voyons la fenêtre. (// »•«-

garde et fait la grimace.) Trop haut! Je COUrrais rîs-

que de me casser les bras, les jambes et même la tête, ce qui serait plus grave... Quelle bonne manière de se venger du Colsenet! les journaux parleraient de sa cruauté et de ma triste aventure . Et tous les parents , j ustement effrayés , défendraient aux précepteurs de mettre les enfants en retenue... Voyons, vais-je, comme Curtius, me jeter dans le gouffre, c'est-à-dire par la fenêtre, pour sauver les autres écohers?... Ce serait beau, ce serait héroïque, je deviendrais intéressant... (// se penche à demi hors de la fenêtre.) Faut-il ?. . . (// rentre brusquement.) Oui , mais pOUr

commencer, il faudrait être mort, voilà le kic... Pour me venger de ce jeudi perdu, il faudrait renoncer à tous les autres, et aux dimanches et

aux autres jours de toutes les semaines pendant toutes les années que j'ai à vivre. Après tout, j'aime mieux être moins intéressant et... plus en vie. Essayons plutôt de nous échapper... De quelle façon les prisonniers illustres s'y prenaient-ils? {Il réfléchit.) Ah! mes rideaux!... Parbleu, j'étais stupide; voilà le moyen demandé, voilà le salut ! voilà la liberté ! vive l'imagination !

(// met un tabouret sur une chaise et se hisse sur le tout pour atteindre la tringle des rideaux. Il la décroche; mais au moment où il va redescendre, le tabouret glisse et il tombe.) Aïe ! aïC ! (// se relève en se frottant les reins.) Bah ! OU ne s'échappC

pas d'une prison sans quelque avarie. (// noue ensemble les deux rideaux et les attache à l'un des volets.) TrOp

courts! c'est jouer de malheur!... Il me resterait encore à faire un joli petit saut. Par chance, il y a en bas une plate-bande, ce n'est pas dur; j'écraserai les géraniums; tant pis pour eux! Ce sera la faute à M. Colsenetet non la mienne. Retirons nos rideaux, pendant que nous ferons nos préparatifs. xN'oubhons rien. Mon carnet pour écrire mes impressions de voyage, car je vais voyager... au moins pendant trois jours. On me cherchera, on sera un peu inquiet. Ce sera encore la faute à M. Colsenet. Ma bourse, [iicompte son argent.) Dix fraucs quiuze sous... on va loin avec une pareille somme... Mon couteau à six lames... Prenons aussi des billes; je suis bien un peu grand pour y jouer, mais quand

20 THÉATllE A LA MAISON.

je rencontrerai des voyageurs plus jeunes...

Je crois que je suis prêt. (Il retourne à la fenêtre.)

Un, deux, trois, je vais lancer mon échelle de rideaux dans le vide et confier mon existence à cette frêle machine.

Frêle machine... C'est que si elle est frêle... Je ne suis pas poltron, mais il est permis d'être prudent... Ces rideaux sont vieux, et maman dit qu'à présent les blanchisseuses brûlent le linge de telle sorte qu'il n'a plus de consistance. Essayons un peu pour voir si c'est soHde.

(// tire vivement l'étoffe et elle se déchire.) Eh bien, je 1 ai

échappé belle! Ce que c'est pourtant que d'avoir de la précaution!

Allons, puisque la nécessité me courbe sous sa verge implacable, il faut bien consentir à rester prisonnier; c'est pourtant dur, quand les

autres se promènent, [ll regarde de nouveau par la fe.^ nêtre.)

Et pas un nuage au ciel... Si je pouvais, comme le métayer de La Fontaine, disposer de l'air, c'est moi qui remplacerais le beau temps par la pluie au profit de M. Colsenet.

Avec quoi vais-je tuer le temps? Dans une situation analogue, quelle était l'occupation des grands prisonniers? car c'est eux que je veux prendre pour modèles. Le baron de Trenk essayait de s'évader; c'est ce que j'ai fait avec moins de succès que lui. — Galilée traçait le

système du monde sur les piliers de son cachot; pour l'imiter, je n'aime pas assez la cosmographie. Pellisson apprivoisait une araignée; ça mirait mieux; mais où en trouver? Notre Marion n'en laisse pas une... Ne me parlez pas des prisons propres, ce sont les pires. {On frappe

à la porte.] Qui est là?

HERMANCE, à la cantonade. Mol, HermaUCe.

ROBERT, — Tu n'es pas allée chez ta tante?

HERMANCE. — Je te savais en retenue; cela aurait gâté mon plaisir.

ROBERT. — C'est d'une bonne sœur.

HERMANCE. — Puis-je entrer?

ROBERT. — Je ne puis t'ouvrir, je suis enfermé.

HERMANCE. — J'ai ta clef que M. Colsenet m'a remise.

ROBERT. — Entre tout de suite, alors.

Page 1