‹ ThéâtreChapitre 101 sur 210 · LA TRAGÉDIE DE LUCRECE · texte numérisé non relu

LA TRAGÉDIE DE LUCRECE

Lorsque Arclée est soumise...

Ardea, ville située à six lieues au sud de Rome. Elle fut bâtie, selon Virgile, par les Grecs qui accompagnèrent Danaé. C'était la capitale du pays des Rutules.

2 page 86.

C'est alors qu'à Gabie envoyé par Tarquin , J'osai , par mon adresse , en tenter la conquête.

Gabii, ancienne ville du Latium, située à quatre lieues à l'est de Rome, sur la route de Prœneste ( aujourd'hui Palestrine). Tarquin s'en rendit maître par l'intermédiaire de Sextus, à l'aide de ce stratagème : le jeune prince se réfugie au milieu de la nuit chez les Gabiens, auxquels son père faisait la guerre; ceux-ci se disposant à le percer de leurs épées : « Tuez, leur dit-il, un malheureux sans armes, tuez le fils de Tarquin, mon père et mes frères vous en sauront gré; voyez en quel

i52 NOTES ET REMARQUES

état ils m'ont mis; » et, se dépouillant, il leur montre son clos déchiré par les verges :

Tergaque, deducta veste, notata vident.

Ovid. , Fast. lib. II.

Non moins crédules avec Sextus que les Troyens avec Sinon , les Gabiens non seulement lui prodiguent les marques de leur pitié, mais ils portent l'imprudence jusqu'à l'admettre dans leur armée et lui en confier le commandement. En possession de l'autorité, Sextus envoie un affidé à Tarquin, pour demander ce qui lui reste à faire. Le tyran se promenait dans un jardin : sans répondre, il semble s'amuser à abattre avec une baguette la tête des pavots qui s'élevaient au-dessus des autres. Sextus comprend la leçon; et bientôt Gabie est dépourvue de ses plus braves défenseurs. Les troupes romaines, introduites dans la ville, consolidèrent ensuite l'autorité de Sextus, qui la gouverna avec le titre de roi.

Un splendide festin Rassemble la jeunesse aux tentes de Tarquin.

Ces faits sont historiques ; ils sont racontés par Tite-Live : Ovide, dont nous avons tiré le récit consigné dans la note précédente, les rappelle ainsi dans ses Fastes :

.... Patitur lentas obsidione moras.

Dum vacat, et metuunt hostes committere pugnain ,

Luditur in eastris , otia miles agit.

Tarquinius juvenis socios dapibusque meroque Accipit , atque illis rege creatus ait :

SUR LUCRECE. i53

« Dura nos difficilis pigro tenet Ardea bcllo ,

Nec siuit ad patrios arma referre deos , Ecquid in oflicio torus est socialis , et ecquid

Conjugibus nostris mutua cura sunius? »

Quisquesuam laudant. Studiis certamina crescunt;

Et fervent multo linguaque corque mero. Surgit cui clarurn dederat Collatia nomen :

« Non opus est verbis , crédite rébus, ait. Nox super est : tollamur equis , urbernque petamus. »

Dicta placent ; frenis impediuntur equi. Pertulerant dominos : regalia protinus illi ,

Tecta petunt ; custos in fore nullus erat. Ecce nurum régis , fusis per colla coronis ,

Inveuiunt posito pervigilare mero.

Inde cito passu petitur Lucretia ; nebat. Ovid. , Fast. lib. II.

II faudrait être absolument dénué de goût pour ne pas sentir l'effet du mot si simple qui termine ce derniers vers , nebat.

4 page 99.

Et je crains les Tarquius jusque dans leurs présents.

Ce vers est une traduction de ce passage ou plutôt de ce trait de Virgile :

Timeo Danaos et dona ferentes.

JEncid. lib. II.

Il nous semble exprimer plus heureusement le sens du texte que ce vers de Delille :

Craignez les Grecs , craignez leurs présents désastreux.

i54 NOTES ET REMARQUES

Voltaire a plutôt imité que traduit Virgile quand il dit , dans la Henriade , chant II :

Quelques uns soupçonnaient ces perfides présents; Les dons d'un ennemi leur semblaient trop à craindre.

Malfilâtre, dans ses Études sur Virgile, publiées en 1810 pour la première fois, dit :

Je redoute les Grecs même dans leurs présents.

Ce vers, traduit cent fois, lésera cent fois encore; cent auteurs peuvent le traduire de la même manière, et se rencontrer sans s'être imités : il est donc tout naturel que le vers de Lucrèce se soit reproduit presque littéralement dans la traduction de X Enéide par Gaston; on y lit :

Je redoute les Grecs jusque dans leurs présents.

5 PAGE Io3.

Songez qu'il eut un frère... et contemplez Brutus.

Lucius Junius, surnommé Brutus à cause de sa stupidité apparente, était fils de Marcus Junius et d'une sœur de Tarquin le Superbe. Tarquin, redoutant le crédit que Marcus devait à ses richesses, le fit mourir, et se défit aussi du frère aîné de Brutus, dont il craignait le ressentiment.

Brutus contrefit l'insensé.

Brutus erat stulti sapiens imitator.

Ovid. , Fast. lib. II.

SUR LUCRÈCE. i5ù

Protégé par le mépris, contcrnptuque tutus , dit Tite-Livc, il échappa à la proscription.

Les historiens racontent en effet quelques traits de ce grand homme, dans lesquels on pouvait ne voir que des preuves de déraison, bien qu'ils cachassent, sous cette apparence, un sens très sage. L'oracle de Delphes, auprès duquel Brutus avait été envoyé avec les fds de Tarquin, ayant promis l'empire à celui d'entre eux qui le premier donnerait un baiser à sa mère, on put rire de voir Brutus se précipiter sur la terre , et se hâter de baiser cette mère commune des humains. La mort de Lucrèce révéla le génie de Brutus.

C'est d'après ces idées que l'auteur de Lucrèce semble avoir conçu et développé le rôle du second fondateur de Rome. Le délire de Brutus est un moyen dont le poëte se sert pour amener le dénouement de sa tragédie, comme le héros s'en servit pour amener l'accomplissement de ses grands projets , pour préparer la liberté de Rome, dont la mort de Lucrèce ne fut que l'occasion.

L'effroi saisit mou cœur et tout mon sang se glace Quand je songe aux périls qu'affronte son audace.

Ovide fait dire à Lucrèce :

Sed enim temerarius ille Et meus , et strincto quolibet ense ruit ; Mens abit , et morior , quoties pugnantis imago Me subit ; et gelidum pectora frigus habet.

Fast. lib. II.

i56 NOTES ET REMARQUES

Le discours que l'auteur fait tenir à Lucrèce avec ses femmes roule sur les idées qui naissent d'ailleurs de la situation.

7 page 142.

C'est quand tout est perdu qu'il faut tout espérer !

Voilà encore un vers imité de Virgile :

Uua salus victis , nullarn sperare salutem.

Plusieurs poètes l'ont traduit :

Le salut des vaincus est de n'en pas attendre.

Gaston.

Tout l'espoir des vaincus est un beau désespoir.

Delille.

Segrais avait dit avant, et mieux :

Tout l'espoir des vaincus est dans leur désespoir.

8 PAGE l48.

O vous, mânes chéris.

Brutus prononça en effet un serment à peu près semblable sur le poignard qu'il tira du sein de Lucrèce : Collatin, Lucrétius, Valérius, auxquels il fit passer le fer, jurèrent aussi sur cette lame sanglante l'expulsion de Tarquin, de sa race, et la destruction de la royauté. Ce serment devint bientôt celui de tout le peuple.

Brutus adest; tandemque animo sua noiuina fallit, Fixaque senianimi corpore tela rapit.

SUR LUCRECE. i57

StiUantemque tenons generoso sanguine cnltram,

Edidit inipavidos ore minante sonos :

« Per tibi ego lmuc juro fortem castumque crnorein ,

Perqne tuos mânes , qui mihi numen erunt , Tarqnininm pœnns profuga cum stirpe daturum ;

Jam satis est virtns dissimulata diu. »

Ovid., Fast. lil>. II.

En effet, Tarquin fut détrôné, et Sextus périt misérable mont à Gabie, où il s'était réfugié.

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