‹ ThéâtreChapitre 125 sur 210 · ACTE III, SCENE I. 2o · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE I. 2o

L'estime du grand nombre et celle de lui-même. Cineinnatus, vainqueur de tous nos ennemis, Mais vaincu par les siens , et banni dans son fils ' 3, Quarante ans laboura son modique héritage : A son malheur, mon père, opposons son courage; Et si Rome jamais réclame votre appui , Outragé comme lui , vengez-vous comme lui. Je vous suivrai partout.

MÉLIUS

Fille insensée, arrête.

Quand le bandeau des rois est déjà sur ma tête, Quand mes moyens sont sûrs, quand mes amis sont prêts, Tu veux que je renonce au plus grand des projets ! C'est bien mal me connaître, et bien plus mal encore La grâce que de moi ton imprudence implore. Qu'à ton cœur l'avenir n'apporte aucun effroi ; Les dangers les plus grands ne sont pas devant moi. L'ambitieux , entré dans sa vaste carrière , Est perdu s'il s'arrête ou regarde en arrière; D'un pas ferme et prudent il doit marcher au but , Et du succès lui seul attendre son salut. Pour le suprême rang j'osai tout entreprendre ; J'y suis; j'en puis tomber, mais je n'en puis descendre; Et dût le sort jaloux, enfin, m'en renverser, Il sera toujours beau d'avoir pu s'y placer. Ne fatigue donc plus ma longue complaisance , Et songe à m'en payer par ton obéissance. Tu sais ce que je veux.

2o4 CINCINNATUS.

EMILIE

Cruel , n'espérez pas Que je serve jamais de pareils attentats; Ou si vous persistez dans cette affreuse envie , Par intérêt, par grâce, arrachez-moi la vie : Dans ce cœur déchiré , que vous devez frapper , Renfermez un secret qui peut s'en échapper. Que je meure !

M é l i u s. Mourir ! il vaudrait mieux peut-être Immoler aux Romains celui qui t'a fait naître , Révéler mes projets , enfin sacrifier Celui qui t'aime assez pour te les confier. Du sénat, à ce prix, cours acheter l'estime. Loin de désapprouver un effort si sublime , Je veux le seconder. Tout ce que je t'ai dit , Ma fille , est consigné dans ce terrible écrit : Il contient du complot la marche et les indices , Le nom de ces héros que tu nommes complices , Le nom de ces Romains qui , comptant sur ma foi , Ont tous juré de vaincre ou de mourir pour moi. Prends ; je livre en tes mains et leur sort et ma vie.

EMILIE

Que vous connaissez bien la trop faible Emilie , Et ce malheureux cœur , de lui-même indigné , Assez lâche, en effet, pour qu'il soit épargné; Ce cœur, enfin, réduit à l'affreuse misère De trahir sa patrie ou de trahir son père !

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