‹ ThéâtreChapitre 184 sur 210 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

GAU.L: OSCAR, dans l'abattement.

GAUL

Reconnais-moi; reprends ta force et ta raison, Mon ami!

OSCAR

Garde-toi de prononcer ce nom :

Il assassine !

GAUL

Oscar peut-il me méconnaître ?

OSCAR

C'est toi!... pardonne, ami, je te surprends peut-être; Mais en vain je voudrais rappeler le passé, De ma mémoire éteinte il est presque effacé :

Le présent m'offre à peine une incertaine image; Je n'entends, je ne vois qu'à travers un nuage. /Vide-moi. Dans ces bois qui donc m'avait conduit?

Je t'y trouvai dormant au déclin de la nuit,

Non pas de ce sommeil rafraîchissant, paisible;

Tu dormais, malheureux! mais d'un sommeil terrible ;

D'un songe avec effort repoussant le fardeau,

Tel qu'un mort qui voudrait soulever son tombeau.

OSCAR

Tu l'as dit : en effet, je crois sortir d'un songe.

GAUL

D'un songe est né le trouble où ton âme se plonge.

OSCAR

Dans le délire affreux dont j'étais oppressé,

Qu'ai-je fait?... qu'ai-je dit?... que s'est-il donc passé?

D'une horreur que jamais je n'avais ressentie,

Il épouvante encor mon âme anéantie.

Des cris... des pleurs... du sang!... Non, la réalité

N'eût jamais à ce point porté l'atrocité !

D'un tel forfait Oscar ne fut jamais capable.

Oh ! si j'eusse veillé, que je serais coupable !

Je dormais!... je dormais!... Et Dermide?...

Son sort...

Combien tu vas gémir!...

OSCAR

Quoi! Dermide...? '

GATTL.

Il est mort.

OSCAR

Mort!...

CAUL.

Oui. Je te cherchais dans les détours sans nombre Qui traversent nos bois, dont le jour chassait l'ombre, Quand , appelé soudain par d'effroyables cris , J'accours : entre Carril et son malheureux fils, Je reconnais Dermide, à son heure dernière, De son généreux sang inondant la poussière ; Et, quand il expirait, son bras inanimé Du glaive meurtrier était encore armé.

OSCAR

Mort!

GAUL

Par ses propres coups.

OSCAR-

Ami, quoi, c'est sa rage Qui termina ses jours qu'épargna le naufrage !

De cet affreux tableau détourne ton regard.

OSCAR

Quoi! dans son cœur lui-même enfonça le poignard !

GAUL

Rappelle à ton secours ta raison tout entière.

OSCAR

Ah ! pourquoi recouvrer cette affreuse lumière !

GAUL

Ainsi que tes regrets, tes cris sont superflus.

OSCAR

Je le sais, et pour moi c'est un malheur de plus.

VARIANTES D'OSCAR. 52i

GAUL

Tu peux compter encor sur un ami fidèle.

OSCAR

J'y compte : et je rends grâce à ton généreux zèle, A tes soins empressés, au sccourable bras Qui jusqu'en ce palais a soutenu mes pas.

GAUL

N'en parle plus, Oscar; qu'ai-jc fait que te rendre Ce que de la pitié tout homme adroit d'attendre? J'en eusse envers un autre agi comme envers toi : Tout malheureux, Oscar, est un ami pour moi.

OSCAR

Je te suis donc bien cher?

Ah! crois-moi, si ma vie Peut te rendre la paix que ce jour t'a ravie, Tout mon sang est à toi.

OSCAR

Je te crois sans effort :

Mourir pour un ami n'est pas un triste sort ; Mais lui survivre !

GAUL

Oscar, dans ma tendresse extrême, Je te sacrifirais jusqu'à mon bonheur même.

OSCAR

Hélas ! Dermide aussi me tenait ces discours !

GAUL

De Dermide pourquoi t'entretenir toujours?

OSCAR

Tu connais l'amitié, Gaul , et tu le demandes !

GAUL

La raison...

OSCAR

Qu'à jamais des pertes assez grandes

Te laissent ignorer qu'il est un désespoir

Sur qui la raison même use en vain son pouvoir.

Affreuse expérience, et par moi commencée!

Le puis-je séparer de ma triste pensée,

Le souvenir de l'être à mon être arraché ?

A l'univers entier n'est-il pas attaché?

Est-il un seul objet dans toute la nature

Qui de ce cœur saignant ne creuse la blessure ?

De tout ce qu'il aima je suis environné ;

Aux lieux où je gémis naquit l'infortuné ;

Ce palais fut témoin des jeux de notre enfance ;

La forêt , des plaisirs de notre adolescence ;

Dans les lieux où je vais, aux lieux d'où je revien ,

Son pas fidèle encore est tracé près du mien;

Je n'en puis faire un seul, en ce séjour d'alarmes,

Qui , sur mes yeux en pleurs, n'appelle d'autres larmes.

Tout parle à ma douleur! Nos remparts, nos déserts,

Les rochers de l'Arven , les rivages des mers ,

Ces tombeaux redoutés, ce funèbre bocage,

Tout se peuple à mes yeux d'une sanglante image !

Et quand pour fuir Dermide, épars dans ces climats,

J'irais chercher un ciel qui ne le connût pas,

Retrouverais-je moins , aux bornes de la terre,

Et l'air que je respire, et le jour qui m'éclaire?

Cet air que mon ami ne doit plus respirer,

Ce jour qui désormais ne pourra l'éclairer!

GAUL

Ta douleur me déchire.

OSCAR

Ah! Dermidc, Dermide !

Et tu crois, mon ami, que sa main homicide...

GAUL

Je te l'ai déjà dit : l'infortuné toujours Assurait que lui seul disposa de ses jours.

OSCAR

Il l'assurait?

GAUL

Carril nous rend ce témoignage.

OSCAR

Je vois trop quel motif égara son courage !

GAUL

Plus que jamais pourquoi ton front s'obscurcit-il ?

OSCAR

Mon ami !

GAUL

Que veux-tu ?

Je voudrais voir Carril.

GAUL

A ta douleur, déjà si profonde, si forte, Il ne peut qu'ajouter par son aspect...

OSCAR

N importe?

Je voudrais voir Carril...

GAUL

Je cours te le chercher.

OSCAR

Qu'on empêche surtout Malvina d'approcher.

Page 1