SCÈNE I
'Tandis qu'aux plus petits affable, populaire,
Pour captiver la foule , il s'efforce à lui plaire,
Ses nombreux partisans, exaltant ses travaux,
Et ses anciens exploits, et ses projets nouveaux,
De cris tumultueux fatiguent les comices;
Demandent que , pour prix de tant d'heureux services ,
On porte au consulat un si grand général ,
Le seul qui puisse enfin nous venger d'Annibal.
FABIUS
Je croyais l'avoir fait autant qu'on peut le faire ,
Et qu'à nos intérêts il était nécessaire.
Nous venger d'Annibal! Ce trop fameux guerrier,
Renfermé dans son camp , ou plutôt prisonnier ,
Et vaincu , sans combats , par sa détresse extrême ,
Achève chaque jour de nous venger lui-même.
Quel que soit le projet sous lequel Scipion
Croit déguiser l'excès de son ambition ,
Je n'en dirai pas moins que je ne puis entendre
Qu'aux pieds des plébéiens consentant à descendre ,
Un fier patricien vienne solliciter
T^e prix que ses exploits lui semblent mériter.
Ne pourrait-on penser , à voir la politique
Qu'il met à courtiser l'opinion publique,
Que lui-même a jugé ses droits insuffisants
Quand il s'est appuyé de tant de partisans ?
Quoi qu'il en soit , croyez , modeste Paul-Emile ,
Que son art imprudent à vous seul est utile;
Et qu'enfin ces faisceaux dont il est si jaloux ,
Avant la fin du jour marcheront devant vous.
PAUL- EMILE
L'avoûrai-je à mon tour ? je ne saurais comprendre En quoi l'ambition peut ici vous surprendre. Quant à moi, Fabius , je ne puis y trouver Qu'un désir que j'éprouve et suis fier d'éprouver. Ainsi les Marcius, les Brutus , les Camilles ', Jaloux d'être plus grands , pour être plus utiles , Auprès du peuple-roi dont ils étaient l'appui , Sollicitaient l'honneur d'aller vaincre pour lui. Quant à ce qui regarde Annibal et la guerre, Est-il bien vrai, seigneur, que rien ne reste à faire? Du péril, grâce à vous, le moment est passé; Au fond de l'Italie Annibal est chassé : Mais son camp , mais nos murs n'ont qu'un même rivage ; Mais Rome est près de lui plus encor que Carthage : Et s'il doit quelque jour expier nos revers, S'il doit se voir contraint à repasser les mers, Quelle immortelle gloire attend le capitaine Qui ferait oublier et Canne et Trasymène ! Ah ! quand l'honneur d'atteindre à de si hauts exploits , Du consulat, seigneur, est un des premiers droits, On doit en être avide; oui, sans doute, on peut croire Que briguer les faisceaux c'est briguer la victoire. Ecartons, j'y consens, tout imprudent guerrier Qui, sans nom, prétendrait ravir un tel laurier; Mais du grand Marcellus quand la trame est coupée , Quand l'âge à Fabius fait déposer l'épée,