SCÈNE III
CATON
Oui , périsse Carthage 9 ! un commun intérêt
Aux peuples indignés arrache cet arrêt.
C'est un arrêt du sort, si Rome y veut souscrire;
Et Rome y souscrira : tout doit le lui prescrire :
Et des périls passés le sanglant souvenir,
Et le pressentiment de sa gloire à venir ,
Et l'insolent espoir d'une cité rivale,
Et de nos bords aux siens le trop court intervalle,
Tout lui fait un devoir d'attaquer , d'accabler
Un peuple assez puissant pour l'avoir fait trembler.
Oui , tel est le seul but où nous devons prétendre ,
Le succès le plus beau que nous puissions attendre :
Romains, pour l'obtenir unissons nos efforts,
Prodiguons notre sang, épuisons nos trésors;
Je le veux : mais songeons qu'une telle entreprise
A de si jeunes mains ne peut être permise;
Que nos premiers succès donneront le signal
Qui doit dans ses foyers rappeler Annibal.
A quels bras croyez-vous qu'alors il soit possible
D'abattre sous ses murs ce héros plus terrible,
Si ce n'est point aux bras qui l'ont déjà vaincu?
Des rivaux d' Annibal un seul a survécu:
Romains, qu'est-il besoin d'en dire davantage?
Proclamons Fabius , et périsse Carthage !
FABIUS
Je suis vieux. Quarante ans, dans les camps, au sénat, J'ai servi tout ensemble et gouverné l'état;
554 SGIPION.
Et peut-être au repos ai-je droit par mon âge :
Mais mon génie est jeune autant que mon courage ;
Et du peuple romain quel que soit le décret ,
S'il me nomme, il suffit; mon bras est encor prêt.
Mais comme le devoir qui défend à l'armée
L'examen d'une loi, dès lors qu'elle est formée,
De nos discussions en fait ici l'objet,
Tant que la même loi n'est encor qu'un projet,
Sans détour, Scipion, je dois, je veux vous dire
Ce que le bien public en ce moment m'inspire ;
Et , dut-on même y voir un motif étranger ,
D'un projet imprudent vous montrer le danger.
Qu'en Afrique, à vous croire, on porte le ravage;
Et bientôt Annibal, effrayé pour Carthage,
Accourant à la voix de ses concitoyens ,
Aura quitté nos bords pour défendre les siens :
Il se peut , à nos vœux si d'abord tout succède ,
Devant nos premiers coups si tout s'enfuit ou cède ;
Mais après, pensez-vous que ces mêmes guerriers
Qui portèrent l'effroi jusque dans nos foyers,
Sourds à tant d'intérêts partout sacrés pour l'homme ,
Feront moins pour leurs murs qu'ils n'ont fait contre Rome ?
Sûrs de vous échapper tant qu'ils seront vaincus,
S'ils sont jamais vainqueurs, ils vous sauront perdus.
Où fuir? où rallier les débris d'une armée
Entre deux mers par l'onde et le sable enfermée ?
Et si, par un malheur qu'il faut surtout prévoir,
Les destins dès l'abord trahissaient notre espoir ;