‹ ThéâtreChapitre 7 sur 210 · ACTE I, SCENE I. n · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I. n

Je ne puis le penser. Ah! tout, jusqu'à la haine,

Doit devenir vertu dans une âme romaine.

Du puissant ennemi qui veut vous étouffer,

Sans doute qu'un grand cœur se plaît à triompher;

La vengeance pour lui, sans doute, a de grands charmes,

Tant qu'il faut repousser les armes par les armes :

Mais d'un noble péril ce cœur qui fut charmé

Doit rougir d'accabler un rival désarmé.

Marius fugitif est-il donc tant à craindre ?

Autant il fit envie , autant il est à plaindre.

Banni du monde entier, sans amis , sans appui ,

L'excès de sa faiblesse intercède pour lui.

GÉMINIUS.

Plus il est malheureux , plus le destin l'accable ,

Plus , s'il se relevait , il serait implacable.

Je connais Marius : il doit être écrasé ,

Tandis que de sa chute il est encor brisé.

Frappons les derniers coups. Romains , plus de faiblesse;

Dune absurde pitié que le murmure cesse.

Au public intérêt associant le mien ,

En me vengeant, d'ailleurs, j'agis en citoyen.

Eh! qu'importe au sénat, qui proscrit un perfide ,

A servir sa fureur quel motif me décide ?

J'obéis , c'est assez ; et l'état satisfait

Doit approuver la cause en approuvant l'effet.

Qui sait si les héros que le monde révère

Eux-mêmes souffriraient cet examen sévère ?

Si Brutus , si Camille , Horace et Régulus ,

Romains qu'à. tant de droits on admire le plus,

Brûlaient uniquement du feu de la patrie

Quand ils sacrifiaient et leur sang et leur vie ?

Le cœur inaccessible à toute passion ,

Etranger à la haine , exempt d'ambition ,

Purement embrasé du seul amour de Rome,

Pour mieux être Romain , cesserait-on d'être homme ?

Quand Marius lui-même , au consulat porté ,

Dut maintenir les lois qui font la liberté ,

A-t-il eu d'autres lois que celles de sa haine ,

Et ne l'a-t-on pas vu, sous la pourpre romaine,

Abusant du pouvoir en ses mains réservé ,

Homme public, venger souvent l'homme privé?

Il m'opprimait alors. Quand le sort me le livre ,

J'oublîrais cet exemple , ou n'oserais le suivre !

CÉTHÉ GU S.

Ah ! s'il ne s'agissait que de verser un sang Obscur dans l'univers , à Rome indifférent , On pourrait , n'écoutant de loi que sa colère , Sans péril à l'instant en abreuver la terre. Un vil sang, à l'état inutile, étranger, Vaudrait-il qu'on versât du sang pour le venger ! Mais il vous faut, ici, vous immoler un homme Qui , par Rome proscrit , est défendu par Rome ; Qui , parmi les Romains formés en deux partis, Compte autant de vengeurs qu'il compte d'ennemis. L'un verrait dans la mort dont il serait victime Une grande justice , et l'autre un plus grand crime.

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