SCENE
BRUTU&
Tout est su. C'est en vain qu'une feinte démence , En cachant mes desseins , assurait ma vengeance. Ce bonheur n'a-t-il lui que pour s'évanouir A l'heure , à l'instant même où j'en croyais jouir ! Les timides Romains craignent plus qu'ils n'espèrent : Les Tarquins ont agi tandis qu'ils délibèrent. Peuple faible!... en effet le ciel t'a dû former Pour servir , comme il fit Tarquin pour opprimer. Ah! qu'il serve... ou plutôt, dans ce péril extrême, Forçons-le d'être libre en dépit de lui-même : Frappons les derniers coups; et plaçant les Romains Entre une perte sûre et des succès certains, A s'affranchir du joug qiii dès long-temps les blesse, Si ce n'est leur vertu , contraignons leur faiblesse ; Et que Sextus enfin , jouet d'un faux rapport , De ce grand mouvement soit lui-même un ressort. O murs du Capitole , ô cité que j'adore ! Esclave jusqu'ici , tu nés pas Rome encore :
124 LUCRÈCE
Que ton sort s'accomplisse. A mon aspect je veux
Entendre répéter à tes enfants heureux :
« Quand Brutus sommeillait, aux jours de l'esclavage,
« Tous étaient en délire , et lui seul était sage ;
« Que son nom , des tyrans à jamais redouté ,
« Soit immortel ainsi que notre liberté.
« De cette même main qui gagnait les batailles
« Le divin Romulus éleva nos murailles ;
« Numa , plus grand que lui , par de sages liens ,
« Réunit des guerriers changés en citoyens :
« Ce qu'ils ont préparé, Brutus seul le consomme;
« Brutus , qui la rend libre , a lui seul fondé Rome. »
( Sextus paraît. )
Sextus!... marchons à lui.