ACTE IV, SCÈNE V
De ce vain désespoir modérez les éclats ; Tant de fureur m'afflige et ne m'étonne pas.
SEXTUS
Sur ce cœur malheureux , par quelle erreur extrême Réclamez-vous des droits abjurés par vous-même ? Est-ce Lucrèce enfin que j'entends accuser Un transport que peut-être elle doit excuser ?
LUCRÈCE
Sextus, si les malheurs que ce délire apprête
Ne devaient retomber que sur ma seule tête,
Ainsi que de remords ce cœur exempt d'effroi
Ne craindrait rien, n'ayant à craindre que pour soi.
Quel que soit le destin dont la rigueur l'opprime ,
Le vertu ne connaît de malheur que le crime.
Toutefois, devant vous je veux en convenir,
Je ne puis sans terreur contempler l'avenir.
Je tremble, mais pour vous, des maux que vous prépare
L'amour qui vous séduit , l'erreur qui vous égare ■
Erreur à qui par vous tout est sacrifié ,
Pour qui vous trahissez l'honneur et l'amitié.
Réveillez-vous ; il n'a que trop duré ce songe !
Voyez l'abaissement dans lequel il vous plonge ;
Voyez, et rougissez! Quoi, celui dont les mains
Doivent porter le sceptre et régir les humains ,
Chancelant, abattu par un léger orage,
Du dernier des mortels n'aurait pas le courage !
Je le vois succomber sans avoir combattu!
Tout est faiblesse en qui tout doit être vertu !
i34 LUCRÈCE.
Pour gouverner l'état, il monte au rang suprême , Et, timide, il ne peut se gouverner lui-même ! La passion excuse un court égarement , Mais il a trop duré si c'est plus d'un moment. Ce qui fut une erreur devient alors un crime : S'en affranchir, Sextus, est un effort sublime. Je l'exige , et j'attends ce généreux retour , Du devoir, de l'honneur et même de l'amour.
SEXTUS
N'exigez rien de moi : l'amour que l'on offense ,
S'il ne devient fureur, devient indifférence.
Ce Sextus, qu'à vos lois le bonheur eût soumis,
Est le plus révolté de tous vos ennemis.
Que prétend votre cœur d'un amour qu'il outrage ?
On n'a des droits sur lui qu'autant qu'on le partage.
Pour me parler ainsi , m'aimez-vous encore ?
LUCRÈCE
, Oui.
SEXTUS
Vous m'aimez î... A ce mot mon trouble évanoui... Vous m'aimez !... Qu'ai-je dit! Quelle erreur est la mienne ! Bien trop inespéré pour qu'enfin je l'obtienne !
LUCRÈCE
J'ai dit la vérité, seigneur; j'ai dû l'oser :
Un cœur droit peut la taire , et non la déguiser.
Je ne rétracte pas l'aveu que j'ai dû faire :
Il n'est pas imprudent, puisqu'il est nécessaire.
Je rougirais d' un crime et non d'un sentiment :