‹ ThéâtreChapitre 90 sur 210 · ACTE IV, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE V

L'amour peut se glisser clans un cœur innocent; Mais qu'il y soit vaincu, bien loin que de l'abattre. La honte est de céder, et non pas de combattre. Qui l'a voulu, toujours a triomphé de soi ; Et vous pourrez du moins le tenter d'après moi.

S EXT US

Ah! c'est trop peu, cruelle, et c'est trop en entendre. Lorsque tout m'est rendu, pourquoi tout me reprendre:* Pourquoi charmer ensemble et désoler mon cœur, Et par votre tendresse, et par votre rigueur? Soyez-moi tout entière ou cruelle ou propice. Quelle que fût l'horreur de mon premier supplice , Il était moins affreux à ce cœur partagé Que le nouvel abîme où je suis replongé. Avec un malheureux que vous sert-il de feindre? Vous êtes plus coupable, et j'en suis plus à plaindre; Et, loin d'être abusé par ce lâche détour, Tout est haine à mes yeux, quand tout n'est pas amour.

LUCRÈCE

Un seul mot de Lucrèce aurait dû vous suffire ; Mais puisque vous doutez, je n'ai plus rien à dire. Mon seul désir , Sextus , comme mon seul devoir , Etait de vous résoudre à ne me plus revoir. Pour obtenir de vous une faveur si grande , Amante, je priais; épouse, je commande.

SEXTUS

Du doute d'un moment, ah! c'est trop me punir. Puis-je me croire aimé , quand je m'entends bannir ?

i36 LUCRECE.

N'est-il que cet effort pour prouver que votre âme

Du malheureux Sextus partage enfin la flamme?

Dans mon bonheur affreux, ne pourrai-je, en ce jour,

Qu'à vos seules rigueurs connaître votre amour ?

J'en réclame , Lucrèce , une preuve plus sûre.

Ah ! ferez-vous pour lui moins que pour la nature ?

Et, loin qu'à votre cœur il dicte enfin la loi,

Ne serez-vous jamais forte que contre moi?

Il est venu l'instant d'abjurer toute crainte,

D'aimer avec courage , ou de haïr sans feinte.

Expliquez-vous. Un père en d'exécrables nœuds

A pu vous engager en dépit de vos vœux.

Le devoir les forma ; que le devoir les brise :

A les anéantir, oui, tout vous autorise;

Mes vœux ne sont-ils pas d'accord avec la loi ?

Exaucez-les ces vœux de l'héritier d'un roi ,

Qui, généreux époux non moins qu'amant fidèle,

Veut vous conduire au trône où son destin l'appelle.

LUCRÈCE

Vous me connaissez mal , Sextus ; et ce discours , Où vos affreux projets ont paru sans détours , Prouve , à l'étonnement d'un cœur qui les abhorre , Que je vous connaissais plus mal peut-être encore. Ces nœuds , Sextus , ces nœuds auxquels vous insultez , Ces nœuds que je chéris, et que vous détestez, Le devoir les forma, le devoir les resserre. Mon bonheur n'a que trop justifié mon père; Et, loin de l'accuser, mon cœur doit le bénir

Page 1