PASSION
O mystérieuse ressemblance des mots ! Oui, amour, tu es une passion, mais passion d'un martyr, passion comme celle du Christ.
Passion couronnée d'épines où nulle pointe ne manque.
La religion de l'honneur a son dieu toujours présent dans notre cœur.
D'où vient qu'un homme qui n'est plus chrétien
ne fait pas un vol qui serait inconnu ? L'honneur
invisible l'arrête.
Les masses vont en avant comme les troupeaux
d'aveugles en Egypte, frappant indifféremment
de leurs bâtons imbéciles ceux qui les repoussent,
ceux qui les détournent et ceux qui les devancent
sur le grand chemin.
Je ne sais pas si l'apprêt qu'il exige n'est pas un des germes de mort de l'amour.
Cette nécessité d'être toujours sous les armes finit par fatiguer l'un et l'autre amoureux.
La presse est une bouche forcée d'être toujours ouverte et de parler toujours. De là vient qu'elle dit mille fois plus qu'elle n'a à dire, et qu'elle divague souvent et extravague.
Il en serait ainsi d'un orateur, fût-ce Démosthène, forcé de parler sans interruption toute l'année.
L'honneur, c'est la poésie du devoir.
Quand vint la révolution de Juillet, le soldat était mort en moi depuis quatre ans ; il ne restait que l'écrivain, regardant si la liberté serait tuée ou sauvée.
Le seul gouvernement dont, à présent, l'idée ne me soit pas intolérable, c'est celui d'une république dont la constitution serait pareille à celle des États-Unis américains.
Le moins mauvais gouvernement est celui qui se montre le moins, que l'on sent le moins et que l'on paye le moins cher.
Une des choses qui m'ont le plus touché dans les Mémoires de Sainte-Hélène, c'est que ce pauvre Napoléon ne pouvait pas obtenir un exemplaire
de Polybe, pour y lire des instructions imaginaires sur la guerre qu'il n'aurait plus jamais le plaisir de faire.
Je remarque aux répétitions qu'il y a tel acteur qu'il faut laisser aller dans le moment où il est. — En lui voulant donner une nuance, il en fait une couleur, et, étalant cette teinte nouvelle, il change le ton général de l'ouvrage K
12 février à minuit.
Chatterton a réussi. C'est alors que mes amis sont venus à moi en fondant en larmes. Ils balbutiaient des paroles sans suite, des cris : mon ami, mon ami. Ils ont souffert aussi ce martyre que j'ai écrit. Un sentiment doux et triste remplit mon cœur et des larmes inondent mes yeux malgré moi. Je pense aux douleurs que nous fait éprouver une trop grande défiance de la méchanceté de nos frères. J'ai des remords d'avoir mal jugé... Quel bonheur ! France ! France ! On peut donc te parler gravement quand on est grave, et avec tristesse quand on est mélancolique et que Ton a au fond du cœur un incurable dédain de soi-même et une pitié bienveillante de la pauvre humanité. — L'abattement de mon visage a frappé mes amis. J'avais donc fait saigner leurs cœurs ! Je me le reprochais en les voyant si bons.
1 On répétait alors Chatterton.
Gœthe fut ennuyé des questions de tout le monde sur la vérité de Werther. On ne cessait de s'informer à lui de ce qu'il renfermait de vrai.
« Il aurait fallu, dit-il, pour satisfaire à cette curiosité, disséquer un ouvrage qui m'avait coûté tant de réflexions et d'efforts incalculables dans la vue de ramener tous les divers éléments à l'unité poétique. »
La même chose arriva à Richardson pour Clarisse, à Bernardin de Saint-Pierre pour Paul et Virginie.
Quand j'ai publié Stello, la même chose pour madame de Saint- Aignan, dont j'avais inventé la situation dans le dernier drame d'André Chénier ; la même pour Kitty Bell, dont j'ai inventé l'être et le nom. Pour Servitude et Grandeur militaires , mêmes questions sur l'authenticité des trois romans que renferme ce volume.
Mais il ne faut pas en vouloir au public, que nous décevons par l'art, de chercher à se reconnaître et à savoir jusqu'à quel point il a tort ou raison de se faire illusion.
Le nom des personnages réels ajoute à l'illusion d'optique ku théâtre et des livres, et la meilleure preuve du succès est la chaleur que met le public à s'informer de la réalité de l'exemple qu'on lui donne.
Pour les poètes et la postérité, il suffit de savoir que le fait soit beau et probable. — Aussi je réponds sur Laurette et les autres : « Cela pourrait avoir été vrai. »
La critique de nos jours (je ne m'informe pas
de ce qu'elle fut autrefois) procède d'une manière
assez perfide. Elle ne trouve pas que son rôle de
juge lui suffise, elle veut se faire devineresse. Elle
écoute aux portes. Elle entend dire qu'un drame
se compose dans tel système nouveau d'analyse
mêlé d'action, vite elle se hâte de le prédire d'un
air magistral et prophétique. Que risque-t-eile ?
les lenteurs du théâtre lui donneront bien le temps
d'annoncer vingt fois l'événement déjà accompli
par le poète. Et le jour de la représentation, elle
s'écriera de loin en lorgnant les acteurs : « Voilà
qui n'est pas mal ; ceci est une tentative vers ce
que j'ai prédit, c'est une exécution de ce que
j'ai enseigné. »
Sainte-Beuve fait un long article sur moi. Trop préoccupé du Cénacle qu'il avait chanté autrefois, il lui a donné dans ma vie littéraire plus d'importance qu'il n'en eut, dans le temps de ces réunions rares et légères. Sainte-Beuve m'aime et m'estime, mais me connaît à peine et s'est trompé en voulant entrer dans les secrets de ma manière de produire. Je conçois tout d'un coup un plan, je perfectionne longtemps le moule de la statue, je l'oublie et, quand je me mets à l'œuvre après de longs repos, je ne laisse pas refroidir la lave un moment. C'est après de longs intervalles que j'écris, et je reste plusieurs mois de suite occupé de ma vie, sans lire ni écrire.
Sur les détails de ma vie, il s'est trompé en beaucoup de points. Jamais je ne comptais sur la popularité d'Éloa, et je voulais l'imprimer à vingt exemplaires. En faisant Cinq-Mars, je dis à mes amis : C'est un ouvrage à public. Celui-là fera lire les autres. Je ne me trompais pas.
Il ne faut disséquer que les morts. Cette manière de chercher à ouvrir le cerveau d'un vivant est fausse et mauvaise. Dieu seul et le poète savent comment naît et se forme la pensée. Les hommes ne peuvent ouvrir ce fruit divin et y chercher l'amande. Quand ils veulent le faire, ils la retaillent et la gâtent.
Je n'ai compris ce mot s'amuser que comme exprimant le jeu des enfants et des êtres sans pensées. Du moment où l'on pense, qu'est-ce que cela ? Aimer, oui, car l'amour est une inépuisable source de réflexions, profondes comme l'éternité, hautes comme le ciel, vastes comme l'univers.
L'ennui est la maladie de la vie. On se fait des I barrières pour les sauter.
Quand on se sent pris d'amour pour une femme, avant de s'engager, on devrait se dire : « Comment est-elle entourée ? quelle est sa vie ? » Tout le bonheur de l'avenir est appuyé là-dessus.
Cinq-Mars, Stello, Servitude et Grandeur militaires (on Ta bien observé) sont, en effet, les chants d'une sorte de poème épique sur la désillusion ; mais ce ne sera que des choses sociales et fausses que je ferai perdre et que je foulerai aux pieds des illusions; j'élèverai sur ces débris, sur cette poussière; la sainte beauté de l'enthousiasme, de l'amour, de l'honneur, de la bonté, la miséricordieuse et universelle indulgence qui remet toutes les fautes, et d'autant plus étendue que l'intelligence est plus grande.
Les Français ressemblent à des hommes que je vis un jour se battant dans une voiture emportée au galop. — Les partis se querellent, et une invincible nécessité les emporte vers une démocratie universelle.
Il n'y a que le mal qui soit pur et sans mélange de bien. Le bien est toujours mêlé de mal. L'extrême bien fait mal. L'extrême mal ne fait pas de bien.
J'aime l'humanité. J'ai pitié d'elle. La nature est pour moi une décoration dont la durée est insolente, et sur laquelle est jetée cette passagère et sublime marionnette appelée l'homme.
L'Angleterre a cela de bon qu'on y sent partout la main de l'homme.
Tant mieux. Partout ailleurs, la nature stupide nous insulte assez.
L'indépendance fut toujours mon désir, et la dépendance ma destinée.
Le cœur a la forme d'une urne. C'est un vase sacré tout rempli de secrets.
Le mot de la langue le plus difficile à prononcer et à placer convenablement, c'est moi.
Notre littérature ne jette souvent que des cris de malade, comme Volupté, Dernières Paroles, I etc., etc.
L'autre jour je montai à Montmartre.
Ce qui m'attrista le plus fut le silence de Paris quand on le contemple d'en haut. Cette grande ville, cette immense cité, ne fait donc aucun bruit, et que de choses s'y disent ! que de cris s'y poussent ! que de plaintes au ciel ! Et l'amas de pierres semble muet.
Un peu plus haut, que serait cette ville, que serait cette terre ? Que sommes-nous pour Dieu ?
Je pense qu'il y a des cas où la dissipation est coupable. Il est mal et lâche de chercher à se distraire d'une noble douleur pour ne pas souffrir autant. Il faut y réfléchir et s'enferrer courageusement dans son épée.
DAPHNÉ
Julien commence un poème ; dans les intervalles, il dirige le monde et gagne des batailles.
Il donne le poème à l'un de ses amis, Libanius, en mouiant.
Un vers lui coûte plus que le plan d'une bataille.
Il m'est arrivé ce mois-ci trois choses heureuses :
Emile Péhant, placé à Vienne comme professeur de rhétorique. — Sauvé.
Chevalier, marié par amour, et heureux.
Léon de Wailly a hérité de cinq cent mille francs, dit-on.
Que les autres soient hevrreux au moins, leur vue me fait du bien.
Bonaparte et tous les aventuriers ont posé le pied sur les événements qui les menaçaient, comme le toréador sur le front du taureau. En relevant la tête, le taureau le jette sur son dos. — Il s'y assied.
28o JOURNAL D'UN POÈTE
Aucun siècle passé n'est regrettable pour le nôtre. — Cela ressort de toute vue de l'histoire.
La beauté souveraine n'est-elle pas cachée, toute formée, derrière quelque voile que nous soulevons rarement et où elle se retrouve ? Inventer, n'est-ce pas trouver ? Invenire.
Voici mes amis qui succombent à une faiblesse d'un moment, et qui consentent à lire leurs poèmes dans des salons.
L'un Hamlet, l'autre Macbeth, traduits ; l'autre des vers satiriques. Ils vont s'user dans ce frottement, perdre leur caractère et s'arrondir comme des cailloux.
J'ai remarqué que l'habitude de voir le défaut de chaque œuvre tourne à l'accroissement de l'ennui. Pour accroître le plaisir, je m'amuse à présent à faire le contraire. Il est facile de supposer un sens caché à la plus mauvaise œuvre, et, en suivant cette idée que n'a pas eue l'auteur, de s'en faire pour son usage une œuvre sublime. — Cette opération, on ne cesse de la faire sur les morts ; je veux m'amuser à la faire sur les vivants.
J'ai commencé cela hier, à la Porte-Saint- Martin, sur le Monomane.
Ce qui manque aux lettres, c'est la sincérité.
Après avoir vu clairement que le travail des livres et la recherche de l'expression nous conduisent tous au paradoxe, j'ai résolu de ne sacrifier jamais qu'à la conviction et à la vérité, afin que cet élément de sincérité complète et profonde dominât dans mes livres et leur donnât le caractère sacré que doit donner la présence divine du vrai, ce caractère qui fait venir des larmes sur le bord de nos yeux lorsqu'un enfant nous atteste ce qu'il a vu. — C'est d'après cette pensée que, pendant la nuit du 29 au 30 juin, je me laissai aller au besoin de dire au public, comme à un ami, ce que je venais de faire pour lui1. — J'étais encore tout ému de l'enthousiasme fiévreux du travail, et je pouvais m'empêcher de dépasser la barrière du dernier mot du drame. Le moule était plein et il me restait encore de la matière à employer.
A présent, au moment de l'imprimer, et, relisant à froid ces pages, j'ai été tenté de les brûler comme j'ai fait souvent de beaucoup de mes œuvres. Je pensai que cet enivrement paraîtrait sans doute ridicule, présenté à des lecteurs distraits ; mais aussi je songeai à ceux qui se pénètrent plus profondément des émotions qui naissent d'une œuvre sérieuse, et il me sembla que je leur devais un compte fidèle du travail que je venais de faire,
1 Allusion à la Préface {Dernière Nuit de travail) de Chatterton.
et qu'il fallait les faire remonter jusqu'à la source même des idées dont ils avaient suivi le cours.
C'est pour cela que, m'attendant bien à paraître extraordinaire, j'ai voulu passer par-dessus ce qu'il y a de puéril ou d'exagéré dans l'inspiration aux yeux (Jes gens froids.
Il est certain que la création est une œuvre manquée ou à demi accomplie, et marchant vers sa perfection à grand'peine.
Dans les deux cas, soyons humbles et incertains.
Il n'y a de sûr que notre ignorance et notre abandon, — peut-être éternel !...
Un acteur prend un drame comme une robe, le revêt, le chiffonne et le jette pour en mettre un autre. Mais cette robe dure plus que lui.
Toujours en conversation avec moi-même, je me parle de choses dont les hommes ne se parlent que rarement entre eux ; et c'est une chose de jour en jour plus pénible pour moi que de répondre à ceux qui me parlent sur des futilités.
Je pourrais dire à presque tout le monde : « Je voudrais être seul dans ce moment pour écrire ce que je pense tandis que vous me parlez. »
La vue des hommes m'invite à des pensées intérieures, contraires souvent à celles que je dis,
et faites pour être tenues en réserve pour un temps meilleur, parce que je sais qu'elles amèneraient de trop longues explications qui me fatigueraient la poitrine. Je me tais et je deviens distrait. D'autres fois, je parle d'autre chose avec une longue digression et sans plaisir. Les attentifs ou ceux qui m'aiment peuvent deviner aisément que la crainte de perdre une autre idée meilleure m'interrompt quelquefois et me fait dire des paroles oiseuses.