ACTE I — SCÈNE VIII
OTHELLO
Son père alors m'aimait et, très souvent, M'invitait ; nous parlions de ma vie, en suivant Par année et par jour les sièges, les batailles, Les désastres sur mer, les vastes funérailles Où je m'étais trouvé ; je parcourais les temps De mes plus grands périls, et ces rudes instants Où la mort en passant nous effleure la tête ; Je lui disais comment je devins la conquête D'un barbare ennemi, comment je fus vendu, Racheté, voyageur dans un pays perdu ; Je disais le caprice et la fureur des ondes, Les détours souterrains des cavernes profondes, Et l'ennui du désert, et l'orgueil de ces monts Qui suspendent au ciel les neiges de leurs fronts l ; Caravane aux lieux saints, dangers, science ou gloire, Tout ce qui dans ma vie est digne de mémoire. — Parfois Desdemona, d'un air triste et touché, Venait entre nous deux s'asseoir, le front penché, Aux serviteurs nombreux portait vite un message, Puisr revenait plus vite encor. Son beau visage Pâlissait en prêtant l'oreille à mes propos. Je l'avais remarqué. Dans un jour de repos, Elle se trouvait seule et me fit la prière De lui redire encor l'histoire tout entière. Je voyais, en parlant, des larmes dans ses yeux, Et, lorsque je me tus, les élevant aux cieux, Elle rougit et dit : que ce voyage étrange Était touchant ! et puis ajouta : qu'en échange D'un tel récit, son cœur donnerait de l'amour Si quelqu'un en faisait un pareil quelque jour. Je pus à cet aveu parler sans crime extrême. Pour mes périls passés elle m'aima ; de même, 1 On venait de découvrir alors le nouveau monde.
Je l'aimai quand je vis qu'elle en avait pitié1.
A toute ma magie on est initié.
Seigneur, consultez-la, je la vois qui s'avance.