LE RUSSE
Une jeune personne française, à un grand bal, est suivie d'un officier russe qui, dit-on, doit l'épouser.
Je lui dis : «O vous, fille française, fille noble, fille libre et citoyenne du pays où Von regarde en face, prenez garde, n'épousez pas ce jeune homme.
«Ici, il a l'air fier et libre parce qu'il respire l'air de France. Mais vous ne savez pas ce qui fait qu'il tient sa tête haute et ce qui fait la raideur de son cou : c'est le collier de fer, le collier invisible qu'il porte toujours. A ce collier s'attache une chaîne dont le premier anneau est à Saint-Péters-
bourg. — A chaque pas qu'il fait, il sent le collier qui le »coupe et entend la chaîne qui grince et tremble comme celle d'un pont suspendu. — De temps en temps, une main violente tire la chaîne, sitôt qu'il respire l'air libre avec trop de bonheur, et la chaîne le transporte sur une terre esclave ou le ramène dans les glaçons s'agenouiller devant le maître. Là, on ouvre ses lettres, on lui demande compte de ses paroles, de ses regards, de ses amitiés. S'il a ri une fois, s'il a été distrait un autre jour, on le rase, on lui ôte son nom, on lui donne un numéro, on l'envoie aux mines ; ses frères peuvent hériter de ses biens (si l'empereur le permet). Ses fils et sa femme passent devant ces mines ou devant le régiment où il est soldat et ne le reconnaissent pas ; si l'un d'eux soupirait en le voyant, il serait perdu. »