‹ [Théâtre]Chapitre 70 sur 262 · ACTE III — SCÈNE IX · texte numérisé non relu

ACTE III — SCÈNE IX

YAGO

Est-il possible, hélas ! que... ?

OTHELLO, avec une fureur subite.

Misérable, écoute !

Je ne souffrirai plus ni faux-fuyants ni doute ; Tu prétends que ma femme a profané son lit 1 Songe bien qu'il me faut la preuve du délit, Ou, par la dignité de mon âme, je jure Que, si tu ne pouvais me prouver son parjure, Il vaudrait mieux pour toi, malheureux, être né Sans pain et sur les mers du Nord abandonné.

YAGO, effrayé d'être saisi au collet.

En êtes- vous donc là ?

Fais-moi voir tout son crime Comme je vois le jour, ou bien si ta victime...

YAGO

Seigneur !

OTHELLO

...Si ta victime est ma Desdemona, Si l'esprit délié que le Ciel te donna Te sert à méditer ma mort et ma torture, Si tu mens, assassine, offense la nature, Étouffe les remords et renonce à prier ; Qu'on entende les cieux et la terre crier A l'aspect des horreurs par toi seul inventées ; Qu'à cette calomnie elles soient ajoutées ; Pour ta damnation que tout soit réuni ! Va, tu n'en seras pas plus ni plus tôt puni.

Après l'avoir saisi et tenu, il le lâche brusquement et tombe abattu sur un siège.

YAGO

Ciel ! grâce ! qu'ai- je fait ? avez- vous votre tête ? Ah ! reprenez ma charge ! oui, ma retraite est prête. Malheureux que je fus de m'attacher à lui, Pour me voir accuser de mensonge aujourd'hui ! O des hommes du temps perversité profonde ! Jette les yeux sur moi, vois ma disgrâce, ô monde ! Vois l'honneur et le bien, le dévoûment perdus, . Avec la calomnie et le mal confondus ; Monde ! vois le danger d'être honnête, et contemple Quelle grande leçon dans un si grand exemple !

A Othello.

Seigneur, je vous rends grâce et j'en veux profiter : Puisqu'un attachement si vrai peut susciter Des outrages pareils, acceptez ma retraite, Je pars.

Il veut sortir.

OTHELLO

Non, reste ici. Tu devrais être honnête !

YAGO

Je devrais fuir l'honneur, source des embarras, Vertu des insensés qui produit les ingrats !

OTHELLO

Eh bien ! je ne sais plus juger de toi ni d'elle : Je la crois vertueuse, et la crois infidèle. Je veux ou l'adorer ou lui donner la mort ; Cent fois en un instant elle a raison ou tort ; Qu'elle soit criminelle ou que tu sois coupable, De choisir entre vous je me sens incapable. Ses traits si beaux ! si purs ! depuis nos entretiens M'apparaissent déjà plus hideux que les miens. — Ah ! s'il est des poisons destinés aux infâmes,

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