ACTE III — SCÈNE IX
Des couteaux, des lacets, des poignards ou des flammes, Je veux me satisfaire.
YAGO
Hélas ! faut-il, seigneur, Poursuivre un entretien fâcheux pour votre honneur ? Le faut-il ?
OTHELLO
Oui. — Je veux des preuves de ta bouche.
Eh bien ! puisque, engagé dans tout ce qui vous touche,
Entraîné par mon cœur et mon zèle insensé,
Jusqu'au point que voilà je me suis avancé,
Je vais poursuivre encor : ce rôle m'humilie ;
Mais il faut vous servir, vous sauver, je l'oublie.
— Vous le savez, il est des hommes si pervers,
Si délaissés de Dieu, que leurs projets divers
(Sitôt que le sommeil a chassé le mensonge)
S'échappent de leur bouche ouverte par un songe ;
Tel est Cassio. Dans l'ombre, hier, je l'entendis
S'écrier en dormant : « Oh ! que je la maudis,
Tendre Desdemona, la triste destinée
Qui, malgré nos amours, au More t'a donnée !
Au moins, pour le garder, cachons notre bonheur... »
OTHELLO
Délire monstrueux !
YAGO
Ce n'était que l'erreur D'un songe.
OTHELLO
Mais ce songe, impur comme leur âme, Était le souvenir d'une journée infâme.
Peut-être.
OTHELLO
Elle mourra de ma main.
YAGO
Un moment.
Rien n'est bien sûr encor. — Dites-moi seulement : Ne vîtes- vous jamais entre ses mains pudiques Un mouchoir jaune, orné de fleurs asiatiques ?
OTHELLO
Oui, mon premier présent fut un mouchoir pareil.
YAGO
Moi, je n'en sais rien ; mais... je sais qu'à son réveil Cassio s'en est hier essuyé le visage.
OTHELLO
Si c'était celui-là !...
YAGO
Pour ma part, je le gage.
Et contre elle, ma foi, cela dépose fort.
OTHELLO
Que ne peut-on donner cent mille fois la mort ! Une seule est bien peu, trop peu pour qu'elle lave Le crime infâme et bas de ce traître. — Oh ! l'esclave N'a-t-il donc qu'une vie à perdre sous mes coups ! — Tout est vrai, je le vois, tout s'explique pour nous. Yago, regarde-moi ! — C'est ainsi que s'exhale De cet amour d'enfant la démence fatale ; Il est bien loin de moi. — Levez- vous à présent, Haine, vengeance, horreur d'un amour malfaisant ;