SCÈNE IV
OTHELLO entre avec calme et dignité. Des SERVITEURS portent des flambeaux devant lui. YAGO le suit.
Quoique, dans les hasards du noble état des armes, Il m'ait fallu tuer sans en verser des larmes, Cependant, je l'avoue, un meurtre médité M'inspire de l'horreur et m'aurait bien coûté. J'hésite quelquefois pour ma propre défense : Mais il a tellement prolongé son offense, Que je fus bien tenté de lui piquer les flancs.
OTHELLO, avec calme.
Cela vaut mieux ainsi.
YAGO
Les discours insolents De ce vieux sénateur, contre votre fortune Et vous, me laisseront une longue rancune. J'ai, ma foi, vu l'instant où mon sang révolté N'était plus contenu par ce peu de bonté Que vous me connaissez. Mais, je vous en supplie, Quelle est, dites-le-moi, l'union qui vous lie ? Est-ce un bon mariage ? Il le faut, car les lois Seraient pour le vieillard : on estime sa voix, Et toujours au conseil d'abord on l'interroge ; Il balance à lui seul le Sénat et le Doge, Et peut vous ruiner par ses hardis propos.
OTHELLO
Laisse-le s'agiter pour troubler mon repos.
Mes services rendus dans mainte et mainte affaire
Parleront bien plus haut que sa voix ne peut faire.
Un jour, je publîrai dans la noble cité,
Si Ton met quelque prix à cette vanité,
Que des rois d'Orient ont fondé ma famille ;
Qu'ainsi d'un sénateur je puis aimer la fille,
Sans la faire rougir de moi, car je naquis
L'égal au moins du rang que mon bras m'a conquis.
D'ailleurs, pour les trésors que, dit-on, sous son onde,
Au Doge son époux garde la mer profonde,
Je n'aurais pas changé mon sort libre et sans frein,
Si ce n'était l'amour qui fond ce cœur d'airain.
Mais, vois quels sont ces feux, ces hommes sur la place.