‹ ThéâtreChapitre 113 sur 235 · ACTE I, SCENE VI · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE VI

Que voulez-vous?... Ce n'est p.is ma faute; si seulement Ville-d'Avray avait été d.ms les mers de Chine... Je serais venu vous voir tous les jours.

MADAME J o u R D E u ! L .

Allez donc, coureur.

LE PÈRE J o u R D E u I L .

Enfin, coureur ou non, nous lui devons une fière chandelle, et puisque le voil.i, nous allons la lui brûler, par les deux bouts encore... Et d'abord, arrosons la bienvenue... Hé, Lisette!

LOUISE, de. la cuiuiie.

Père ?

LE PÉRI- J o u u D E u I L .

Apporte-nous mon vieux madère, tu sais, l'étiquette jaune, celui que j'appelle les grandes occasions.

MADAME J o u R D E u I L .

Mais, mon ami, nous allons diner... Est-ce que tu ne crains pas ?

LE PÈRE J o u R D E u 1 1. .

J'espère bien que nous allons diner, j'ai mon estomac dans mes bottes.

FRANQUEVROL, riant.

Savez-vous que votre mal«de a l'air assez gaillard ? LE PÈRE JOURDEUIL, changeant suhiiement de Ion. Gaillard... gaillard... pas tant que ça...

F R A N Q U i; Y R O L , ironùjiienieiil.

Bagasse !

J'ai toujours mes douleurs de tête... J'ai été trop secoué, voyez-vous, depuis quelques années... Non ! vrai, les camarades m'ont fait de mauvaises charges. (Baissant la voix.) Vous avez su mon histoire avec Pipette, hein ?... C'est celle-là surtout qui m'a démoli... Puis, mon cher, la vie d'artiste! Ça vous use, ça vous use... (Redevenant gai.) Bah! c'est égal, la façade n'est pas trop endommagée...

FR ANQUEYROL.

Comment donc, elle est toute neuve, la façade !

MADAME J o u l< n i:U II, , rayontninU.

N'est-ce pas, qu'il est resté jeune?

LE PÈRF JOURDEUIL.

Le fait est que quand je regarde tous ces peintraillons d'aujourd'hui, un las de brèche-dents et de chauves...

Pardon... pardon, monsieur mon père; Henri est un de ces peintraillons d'aujourd'hui, mais il n'est ni brèche-dents, ni chauve.

F R A N Q u F Y R o L , à fart.

Quel vaillant petit cœur !

LOUISE

11 a même de très beaux cheveux.

ACru I, SCliN'E VI 227

LE PERE JOURDETIL.

Il en a, le lâche! mais il les coupe. Eh bien ! moi, je les porte aussi long? que je peux, et fièrement, comme un drapeau, le drapeau de Raphaël et du Léonard.

Ça, c'est vrai, fillette, le Léonard avait de grands cheveux comme ton père, c'est de l'histoire. (Louise

va se remettre à la fenêtre.)

Crinière si l'on veut, ma crinière m'est chère, et si elle meurt avant moi, tant pis ! je porterai perruque, ne fût-ce que pour étonner les bourgeois et pour protester contre l'époque mercantile où nous vivons. Pas vrai, Franqueyrol? (Ils trinquent. j

Le fait est que le vent n'est pas bien bon pour les arts; depuis quelques années, nous tournons un peu trop à l'Américain, en France.

LE PÈRE JOURDEUIL

Comment, à l'Américain!... mais les Américains sont cent fois plus artistes que nous...

FRANQUEYROL.

Oh ! que non...

LE PÈRE JOURDEUIL

Non ! (Il se lève.) Eh bien, mon cher, l'homme qui vous parle, Henri-Charles-Alexis Jourdeuil, connu dans les arts sous le nom de Jourdeuil-le-Vieux, comme on disait Palma-le-Vii;ux, Charles-Alexis

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Jourduiiil, élève et ami du baron Gros, médaillé cil 1825. (.4 sa feuiiii.;.) Tu sais, toi, si c'était facile d'être médaillé eu 1825 ?

M A D A M E J O U K DEUIL, nvff cvnviclwn. Ah !

l- R A X Ci U h Y R O L , (1 paii.

]\irbleu !

LE PÈRE JOUR DEUIL, d'idie l'.i/.v lenil'k.

Monsieur, cet liomnie-là ne trouve plus à vendre uu seul de ses tableaux eu France, pas un ! (Approchant sa tète de l'oreille de Fraiiqiieyrol.) Vous comprenez, je leur fais peur, à ces gandins !... Et savez-vous qui les a recueillis, ces magnifiques Jourdeuil-le-Vieux, dont la France ne voulait plus ? L'Amérique, mon brave homme, l'Amérique!

MADAME J o u R D E u I L .

C'est la vérité, ils sont fous de sa peinture, làbas...

Tant mieux, voilà qui me réconcilie un jieu avec eux.

LE PÈRE J o URDEUIL.

Oh ! c'est une belle race, allez ! et qui m'a bien compris... J'ai des commandes par-dessus la tête... Si je voulais gagner beaucoup d'argent... mais je n'y tiens pas. (Jvec inieuiion.) Je ne suis pas un spéculateur, moi... Je travaille lentement, à mes heures, avec amour, et pourvu que je puisse me payer de temps en temps une belle pièce de faïence...

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