ACTE I, SCEXE VI
ce nom-là. Il tant que je roule, que je roule, et comme on ne peut pas faire de peinture en roulant...
C'est singulier, tout de même, cette idée de courir le monde comme cela, dans un bateau, pour son plaisir... Encore si vous faisiez quelque commerce ?
FRANQUEYROL.
Ce ne serait plus pour mon plaisir, alors.
MADAME JOURDEUIL
Moi qui aime tant mon chez moi, mon petit coin, le fauteuil toujours à la même place.
LE PÈRE JOURDEUIL, sirotant son madère, sourit en regardant sa femme.
Mollusque !
MADAME JOURDEUIL
Tu as beau dire, ce n'est pas naturel d'être toujours à rouler sur la mer... Au fait, vous avez peutêtre des parents, là-bas !
FRANQUEYROL .
Où donc, là-bas?
MADAME JOURDEUIL
Je ne sais pas, moi, là-bas où vous allez.
LE PÈRE JOURDEUIL, laissant tomber son verre et sa tète sur la table.
Madrépore 1
FRANQ.UEYROL.
Je ne vais nulle part...
MADAME J O U R D E U I L
Quel homme ! mon Dieu ! mais enfin, comment cela vous est-il venu, cette manie du voyan;e, cette folie du diable au vert ? Est-ce que c'est de naissance ?
Non ! ce n'est pas de naissance... ça m'est venu subitement en me promenant sur les quais du Rhône, à Arles, un matin que j'avais vingt ans et qu'il faisait du soleil. A quoi tiennent nos destinées ! Justement, ce matin-là, il y avait dans le port, au ras du quai, un petit bateau en partance pour les mers du Sud. Oh ! mais un tout petit bateau, vous savez, tout petit, pas plus gros qu'une coquille Saint- Jacques. J'ai toujours aimé ça, moi, les tout petits qui sont très cr.ànes, et je vous réponds qu'il l'était, celui-là, pour s'en aller tout seul dans les mers d'Amérique... Je m'arrêtai un moment à le regarder; le chargement était fini, on allait partir. Sur le pont, l'équipage au grand complet, ils étaient bien quatre en tout, y compris le mousse, commençait à hisser la voile, une belle voile toute rapiécée, où le soleil des tropiques avait jeté des fils d'or. Et pendant qu'on halait tous ensemble sur l'écoute, il y en avait un qui chantait comme ceci, d'une voix
tranquille. (Il chanle à tUmi-voix : )
Petite galiote,
Tu t'en vas dans 1' Brczi,
Tu t'en vas dans 1' Brézi,
ACIEI, SCENE VI 253
Faire un si grand voyage; Dieu te protégera Toi et ton équipage.
(A wesure qu'il chanic, la parle du fctu! s'ouvre. Louise s'avance iîoncei}ienl.)
Ecoutez, cela me parut si touchant, cette petite galiote partant pour le grand voyage et donnant son cœur à Dieu avant de partir, que les larmes m'en vinrent aux yeux... Puis, je ne sais pas... Ce port plein de soleil, ce grand Rhône courant vers la mer, ces hommes qui chantaient, et, à mesure, la belle voile rousse, avide d'aventures, qui grimpait le long du mât et s'ouvrait au vent comme une aile, tout cela était si grisant, si entraînant, que j'en eus comme un frisson dans le cœur, et je criai bien fort à la petite galiote : Té! attends-moi, petite, attendsmoi, je pars avec toi.
MADAME 1 O U R n E U I L .
Et vous êtes parti ?
Je crois bien, que je suis parti ! j'ai même été si content de mon voyage, qu'en arrivant dans l'Brézi j'ai acheté la galiote, et voilà quinze ans que je cours le monde à cheval sur ce petit oiseau.
L i; PÈRE J o u R D E u I L .
Superbe, mes enfants, superbe!...
LOUISE
Ht où l'avez-vous laissée, maintenant, la petite galiote ?
2 34 Lie SACRIFICE
Je l'ai laissée au Havre; elle se repose un peu... Pensez que nous venons de New- York en dix-huit jours...