‹ ThéâtreChapitre 7 sur 235 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

doute. « ... Mort depuis déjà deux mois, ce qui vous « explique, Madame, comment, en notre qualité de « chargés de la liquidation du défunt, nous avons « cru devoir ouvrir le paquet et décacheter votre « lettre, pour savoir en quel endroit nous devions « renvoyer l'un et l'autre. Veuillez agréer, Madame, '( nos salutations empressées et compter sur notre « discrétion la plus complète. Ivanof, Dimitry et C", « chargés de la liquidation Léopold. » Que veulentils dire, ces imbéciles, avec leur discrétion ? quelque formule moscovite, sans doute, aussi insignifiante que les autres. Mon Léopold 1 Moi qui m'attendais tous les jours à le voir apparaître, des regrets, des excuses sur les lèvres, des histoires plein la cervelle.

Mort 1 il est mort ! (Moment de silence. Il prend machinalement la lettre de sa femme.) Voyons ce que Gertrude lui écrivait. (Il ouvre la lettre avec lenteur, en s'essuyant les yeux.) « Merci, Léopold, pour votre parole loyale- « ment tenue ; merci pour votre courage à nous « quitter; merci pour votre silence. » Ah çà! mais c'est pourtant bien son écriture, oui, parbleu, il n'y a que Gertrude pour barrer ses T comme cela... Que lui chante-t-elle donc? elle le remercie de s'en être allé et de n'avoir pas répondu à mes lettres? C'est inouï! « Depuis le jour où je fus assez forte « pour vous renvoyer et pour rompre les liens cri- « minels qui nous unissaient. » Miséricorde! qu'estce qui me tombe là? Allons! allons 1 j'aurai mal vu... (Il se lève et passe.) Ces choses-là n'arrivent pas, c'est impossible ! Gertrude m'expliquera tout en deux mots. « Pourquoi je vous écris aujourd'hui « après ce silence de huit années, l'envoi dont « j'accompagne ma lettre doit vous le dire assez. «' Oui, votre portrait, Léopold, votre portrait dont

l8 LA DERNIÈRE IDOLE

« le regard me poursuivait partout, votre portrait « dont la présence dans ma maison m'était une « cause éternelle de souffrance et de remords. "

C'était vrai! (Il tonihe sur son fauteuil. Silence. CvnlinuaiU

délire.) «Adieu, Léopold, adieu à jahiais! Nous <i nous sommes séparés pour nous punir; liélas I « pourquoi faut-il que cette séparation cruelle ait « fait souffrir en même temps que nous ce grand et (c honnête cœur que nous avons trompé pendant « trois ans? » (Il lève lentement la tête.) Ainsi, pendant trois ans, à cette même place, dans ce coin, dans cet autre, partout, la trahison et l'adultère ont vécu à mes côtés, buvant à mon verre, mordant à mon pain, dormant sous mon toit. Oh ! toutes mes joies du passé, tous mes souvenirs, ces bonnes choses qui font vivre les vieux... tout cela est gâté, perdu, ma vie entière est abîmée! Pourquoi ai-je vécu si longtemps? (Il tombe sur le fauteuil près du bureau.) Comme je me les reproche, ces soins dont je me suis laissé entourer ! Mais maintenant je vais retrouver des forces pour m'enfuir (il se Une), pour quitter cette maison qui me pèse, ce foyer maudit, ces meubles que je hais! (Il se renverse en sanglotant dans son fauteuil, la tête daus ses mains.) 11 faut pourtant prendre un parti : m'enfuir avant qu'elle arrive? en aurai-jc la force? Que faire, mon Dieu? J'ai encore là-dedans une voix qui me parle et qui me dit . a Ces choses « sont loin, pauvre homme, ces choses sont bien « loin de toi. Huit ans ont passé sur le crime; des « deux coupables, l'un est mort; l'autre s'est récon- « ciliée avec Dieu et avec sa conscience; pourquoi « serais-tu plus sévère que ces trois terribles juges : « Dieu, la conscience et la mort? Jette ce portrait, « brûle ces lettres, tu dois tout oublier, tout igno-

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