MARIE, GABRIELLE
MARIE
Quel est ce monsieur-là ?
GABRIELLE. JLI
M. Vallier : mon père et lui sont en relations "f d'affaires ; il était, je crois, avocat général à Strasbourg ; mais tout-à-coup , et au milieu des succès les plus brillans, il a donné sa démission. Peu d€ personnes connaissent les motifs qui l'ont déterminé à une pareille démarche. Pour ma part, je n'ai jamais bien su cette histoire-là. Tant il y a que M. Vallier porte partout la figure grave et rêveuse que tu lui as vue. Du reste, homme du monde et aussi distingué de ton que de caractère. La société le recherche pour ses qualités ; mais lui se tient toujours à l'écart et ne répond qu'avec réserve à ses avances. En somme, c'est un homme agréable, mais peu amusant.
MARIE
Je l'ai trouvé d'une bonté qui m'a émue.
GABRIELLE
Oh! je le crois excellent. Parlons de ta position; eh bien, est-ce fait? Ton frère a-t-il sa place de caissier?
MARIE
D'hier, ma chère amie! il est rentré si heureux! Il m'embrassait! il parlait tout seul, il te remerciait!... nous voilà à notre aise, sais-tu? presque riches maintenant ; et sans toi nous ne l'eussions jamais été peut-être.
GABRIELLE
Je crois que tu donnes trop d'importance...
MARIE
Ah ! nous avions bien vingt mille francs ; mais les cinq mille qui nous manquaient pour compléter le cautionnement exigé... où les prendre? Il eût fallu pour cela vendre des bijoux qui noua ■ viennent de ma mère au temps de sa prospérité... " un petit écrin... seul souvenir qui nous reste d'elle... Et tu comprends? nous ne l'eussions pas fait. Dans les momens même les plus critiques, ni mon frère ni moi n'avons jamais voulu nous en séparer. Aussi, juge de notre joie quand tes cinq billets de banque nous sont arrivés!... Oh! mais nous sommes seules, je n'ai plus peur, je peux l'embrasser à présent.
GABRIELLE
Oui, et je suis, pour ma part, bien heureuse.
MARIE
Ton père a donc consenti à nous rendre encore
MARIE REMOND
ce nouveau service?... je m'étais bien promis de lui en témoigner ma reconnaissance en arrivant ; mais il y avait là du monde, et j'ai senti que, si je prenais la parole, il me serait impossible de continuer. C'est comme Edouard! as- tu entendu? il a à peine osé balbutier quelques paroles... je crois qu'il était aussi intimidé que moi. M. Dauberville aura peut-être trouvé cela étrange ? GABRIELLE, avcc embarras.
Du tout; d'ailleurs je connais mon père, et ce que ton frère a dit suffit, je t'assure : c'est un si petit service !...
MARIE
Il me semble pourtanî...
GABRIELLE
Tu es une enfant, ma bonne amie; occuponsnous donc de choses plus sérieuses. Sais-tu que ta toilette te va à ravir?
MARIE
Et la tienne, donc? comme elle te sied!
GABRIELLE
Oh! je l'ai choisie fort simple; mais je te trouve très-bien.
MARIE
IS'cst-ce pas ? tu le diras à mon frère... ça lui fera plaisir... Il ne voulait pas me croire... et pourtant c'est lui qui ma donné cette robe; c'est lui qui qui m'a acheté ces lleurs... il s'est ruiné pour moi... Eh bien! il n'était pas encore content... ce n'était pas assez, à l'entendre... moi qui me trouve si belle ! Tu juges, à côté de nos petites robes de pensionnat. . .
GABRIELLE
Nous les avons quittées pour toujours, Dieu merci ! Elles me rappellent un temps qui m'a bien ennuyée!...
MARIE
Et pourtant qui s'est écoulé bien vite !
GABRIELLE
Temps de contrainte.
MARIE
Et de calme.
GABRIELLE
OÙ nous étions récluses.
MARIE
OÙ nous vivions tranquilles... tandis qu'à présent...
GABRIELLE
Eh bien ! à présent? si notre existence ne s'écoulc i>lus aussi paisible, elle ne sera pas non plus aussi monotone. Kt i\uo celle-là est préférable, qui nous promet, on éciumgc de (pichjues soucis, des distractions sans ncimbrcl La joie n'est douce qu'après la peine; l'agitation fatigue, mais elle fait vivre. Et puis le monde est la, pour nous consoler avec ses fêtes, ses danses, ses concerts ; et, pour ma part, je ne comprends pas qu'il existe un chagrin que le plaisir n'efface, et dont une heure de bal n'emporte le souvenir.
MARIE
Le monde! tu en parles avec cotte gaîlé, celle confiance; mais il me fait peur, le monde! je ne
l'ai jamais vu, et je sens qu'avec lui je serai gauche, empruntée, timide, défiante surtout! On le dit si méchant !
GABRIELLE
Pour ceux qui lui donnent prise.
MARIE
Mais est-il juste, alors ?
GABRIELLE
Tiens, vois-tu? je crois qu'on le fait beaucoup plus redoutable qu'il ne l'est en effet. Qu'a-t-i donc qui le rende si dangereux ? Ses séductions ? on nous a mises en garde contre elles?
MARIE
Mais les connaissons-nous pour cela? Les connais-tu, toi ? Sont-elles toujours les mêmes, et pour chacune de nous? Quelle est leur limite? Comment les reconnaître ? Elles sont cachées sous ses louanges, nous dit-on... Mais alors elles peuvent être à craindre pour l'une, et sans danger pour l'autre... Elles se trahissent dans ses hommages!... Là encore il est facile de s'en garantir... Voilà tout ce qu'on m'a appris; et cependant j'ai peur. ..Qui me dira où est le danger pour moi? Y a-t-il d'aulres pièges? existe-t-il d'autres écueils? Je cherche, je m'interroge, jhésite, je tremble et je crains tout, parce que je ne sais pas au juste ce qu'il me faut craindre.
GABRIELLE
Ma chère amie, ce qu'il faut craindre... si tu avais réfléchi comms moi... C'est très-délicat, ce que tu me demandes là..:
MARIE
Ah ! si j'avais ma mère !
GABRIELLE
Ce qu'il faut craindre... il me semble qu'à notre âge, on le devine... Mais j'ai été si souvent grondée en pension pour avoir cherché à deviner, que cela m'a appris à garder pour moi mes observations... Puis, à quoi bon nous préoccuper da pareilles idées?... II est un but que toute jeun« personne se propose, n'est-ce pas? le mariage: c'est à notre raison de nous guider jusque là... El, vois-tu? le mariage, c'est l'indépendance et la liberté, quoi qu'on on dise... J'ai encore beaucoup réfléchi là-dessus... Tiens, nous serons ce soir quatre amies do pension réunies ici... eh bien! je suis sùrc que tu seras seule à éprouver cette défiance, cette crainte.
MARIE
Qui altends-lu donc?
GABRIELLE
Estelle et Caroline : elles m'ont promis de venir... Ce sera ciiarmant... M""= Lambert va se trouver en famille... Ah! j'oubliais encore M™<; Daussaj . '
De la pension aussi?
GABRIELLE
Lue ancienne éloAo; MÙIà cinq ans qu'elle est mariée... mais ceilo-là...
MARIE
Eh bien !
MAGASIN THEATRAL
GABRrELLE.
Ohl celle-là!... elle vient de faire avoir à son mari un consulat au Pérou.
MARIE
Ah ! mon Dieu! elle s'expatrie!...
GABRIELLE
Du tout... elle reste à Paris.
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