‹ ThéâtreChapitre 173 sur 971 · SCENE Yll · texte numérisé non relu

SCENE Yll

MARIE, DAUBERYILLE.

DACBERVILLE.

Est-ce que M. Rémond est absent, mademoiselle? On ne me l'a pas dit en bas : il m'a écrit un mot, et pensant (jue je pouvais lui être utile, je me suis empressé de venir moi-même...

MARIE, présentant la lettre à Dauberville.

Monsieur... qui donc se marie dans votre famille ?

DAUBERVILLE.

Mademoiselle...

MARIE

Votre nom est là, à côté du sien... vous savez celui qu'ils ont écrit? Dites-moi donc qui se marie, monsieur?

DAUBERVILLE.

Avant de vous répondre, mademoiselle, souffrez...

MARIE, avec explosion.

Ce n'est pas lui au moins ? ou si vous l'avez nommé c'est à son insu : vous voulez le marier malgré lui? Pauvre Alfred, c'est bien ce qu'il craignait I Mais vous ne savez donc pas qu'il n'est plus libre? Il n'a donc pas osé vous le dire ? oui, c'est cela... il ne l'aura pas osé, et il risque que je le soupçonne... Oh! les hommes sont quelquefois bien peu soucieux de leur honneur! mais j'y pense pour lui, moi! écoutez, vous allez voir... Oh! j'ai bien des choses à vous dire, et de bien justes allez!... il ne s'appartient plus... vous ne le saviez pas ? il a tout engagé, son honneur, sa parole!... Sa parole! ..vous voyez?... c'est pour lui aussi ce que j'en dis. Le marier à présent, ce serait infâme! il ne le peut plus sans parjure, et si on l'apprenait! cela peut se savoir ciilin... je peux le dire. Vous ne voutlriez pas le faire rougir aux ycuï de tous? il serait déshonoré... perdu dans le monde!... Savez-vous qu'on l'accuserait de m'avoir trompée, monsieur?

DAUBERVILLE.

Sa faute...

MARIE, «ICC iffroi.

Ah! vous le saviez?.., et \ous avez signé celle lettre! Ah !...

DAUBERVILLE.

^larie! mademoiselle... votre douleur me déchire, je l'avoue... je n'ai connu que trop tard un amour... au(iucl voire raison aurait dit résister, peut-être...

MARIE

Résister! c'eslccla... diles-lo, il fallait résister! pau>re jeune fille ([u'on a enveloppée dans la propre ignorance comme dans un réseau! qu'on a trompée par les qualités même qui excluent le mensonge, la loyauté, l'honneur... poun]Uui n'astu pas résisté? Voilà maiiilcnant ce qu'on le jette au visage; et peu s'en faut qu'on ne l'accuse da-

voir été au-devant du piège. Oh! mais, il faut que l'on m'ait bien caché la trahison qui m'attendait pour que je n'aie pu lui échapper, convenez-en, monsieur?... Enfin, j'étais quelque chose, moilon m'estimait... ce n'était pas pour rien qu'on me citait parmi mes compagnes... Quand mon père me regardait avec orgueil, c'est qu'il me trouvait là un sentiment honnête et pur... je n'ai pas cherché la honte, moi, monsieur.

DArBERVILLE.

Oh! jamais mes paroles n'ont pu vous accuser... je vous plains, Marie.

MARIE

Hélas! je le sens bien, il eût fallu défendre mon cœur de son amour; mais il ne médisait pas qu'il m'aimait... mais je l'ignorais... mais je l'aimais moi-même sans me l'être avoué... Est-ce que je savais, moi, qu'en écoutant les éloges que vous lui donniez tous je me perdais? quo je me perdais en le voyant auprès de sa mère malade... tendre, empressé, comme je l'étais auprès de mon père? est-ce que je pouvais savoir tout cela? 3'étais confiante... aveugle... mais enfin, je n'étais pas coupable... je pouvais être touchée de ses qualités, je les aimais... et puis, il m'a tout dit... Oh 1 vous ignorez comme la tête d'une pauvre femme se perd quand ses yeux s'ouvrent toutà-coup, qu'elle est seule, sans appui, sans secours... et qu'elle aime.

DACBERVILLE.

Marie !

MARIE

Enfin, cette bonté, monsieur, il ne la feignait pas pour me tromper, n'est-ce pas? Vous voyez ce que je souffre... ayez pitié de moi.

DAIJBEKVILLE.

C'est de l'intérêt que vous méritez: mais, ditesmoi, que puis-je pour vous?

MARIE , le rerjcirdanl ^xcmcnt.

Rien.. .de vous... de lui... plus rien... Oh! je ne me fais pas illusion : je sais bien que ce parjure... il lèvent aussi. Est-ce qu'on aurait écrit cela sans son aveu? Je ne suis pas encore folle... vous le voulez tous les deux. ..je sais à présent ce que l'on fait de celle que l'on a trompée... avec quel dédain on la foule aux pieds... elle et les sermens qu'elle a reçus... Mais sous ce pied qui m'écrase, je relève la tête... je parlerai, moi!

DACBERVILLE.

Marie !

MARIE

Je parlerai, monsieur! Ah! quand on oublie tout sans pudeur, sans pitié, vous me demandez à moi de me taire, à moi qu'on rejette avec mépris? Mais c'est trop, monsieur... je dirai tout! Est-ce que je ne peux pas demander ce que j'avais fait, moi, pour que l'on vînt briser mon existence, déshonorer mon nom? Est-ce qu'on peut me condamner à la honte sans que j'en appelle? Non, monsieur, non, ce droit n'appartient à personne... vous nommez cela une faute, je vous dis, moi, que c'est un crime.

DACBERA'ILLE.

Revenez à vous, je vous en conjure : si vous saviez... on n'a déjà que trop parlé.

Que dites-vous? on sait...

DAUBERVILLE.

Tout.

MARIE

Grand Dieu! Il me reste un appui, alors... que je n'eusse pas osé invoquer... Le monde... il nous jugera... c'est à son équité que j'en appelle.

DAUBERVILLE.

Marie!

MARIE

Non, monsieur, ce monde ne m'abandonnera pas ; il me plaindra, il me défendra peut-être, ou du moins, s'il me condamne, il ne me condamnera pas seule : nous serons deux à subir son arrêt, et si le malheur est pour moi, le déshonneur sera pour lui.

Au moment où elle remoute la scène, GaLricUe paraît.

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