MICHEL, DUVAL
DUVAL , marchant avec agitation.
Amoureux de Suzanne !.. oh! je le saurai, au-
jourd'hui même, je le saurai! (Regardant du côté du pavillon à droite.) Mais par là, que se passe-t-il? cette lettie , ce cachet noir... Je suis d'une impatience...
MICHEL
Eh bien ! qu'avez-vous donc , mon cher monsieur Duval, et que regardez-vous de ce côté? vous êtes inquiet...
DUVAL
Oui, inquiet de ma pauvre cousine... Ce message qu'elle a reçu... C'est pour elle, pour elle seule, dans son intérêt, que je voudrais savoir...
MICHEL
Je comprends... vous êtes si bon! (Duval regarde toujours.) Est-ce qu'elle pleure?
DUVAL
Un peu.
MICHEL
Pas beaucoup?., alors, ce n'est rien, ça passera.
Et ptus, je ne me trompe pas, un soiu-ire commence à se mêler à ses larmes.
MICHEL
Un sourire! j'y suis, tout est pour le mieui, un héritage...
DUVAL , avec avidité.
Un héritage !
MICHEL
Et ça vous reviendrait avec le temps, à vous , qui êtes le seul parent , Tunique héritier de la veuve Montbailly.
DUVAL
Oh ! que dites-vous , grand Dieu ! ma pauvre cousine ! le ciel me garde d'une fortune qui me viendrait par sa mort.
MICHEL
Enfin, elle a cinquante ans passés, vous n'en avez pas encore lout-à-fait trente , sa santé est mauvaise , tellement mauvaise qu'il y a six semaines on l'a crue morte pendant une heure ou deux.
DUVAL
En effet ; et vous avez vu mon chagrin , ma consternation... Je l'aime tant!
MICHEL
Vous avez beau l'aimer, tenir à ce qu'elle vive... le bon Dieu est plus fort que vous et moi, et quand il lui plaira de la reprendre...
Taisez-vous! taisez-vous, par pitié... Tenez, vous ne savez pas quel chagrin vous me faites !
MICHEL
Je vous l'ai dit , vous êtes trop bon ! et, après tout , il est plus juste que cette fortune vous arrive à vous , son cousin , vous , si honnête , si lovai , qu'à un étranger, un intrigant qui se serait emparé, on no saitcomiucnt.de l'amitié, des bonnes grâces de la veuve...
Dl VAL.
Ah! vous voulez parler de Georges, n'est-ce •^pns?
MOxNTBAILLY.
MICREL.
Oui, Georgos, l'ouvrier que M"« Monihailly a mis à la tète de tous les autres ouvriers de s'a maison , Georges le brutal , qui est toujours en querelle avec tout le monde, et qui prétend mener à coups de poing tous ses anciens camades; Georges, qu'on appelle à Saint-Omer le Beau Charpentier... car on ne pe?it pas lui refuser ça , il a du physique... mais, qu'est-ce que ça prouve?., ce n'est pas un mérite pour un homme, et ça ne justifie pas la préférence que lui accorde la veuve Montbailly.
DfVAL. 11 a écouté avec joie tout ce que vient de
dire Michel ; ici , il lui prend la main et l'amène
sur le devant du théâtre.
Michel, mon ami... ce que vous dites là est affreux !
MICHEL
Comment ?
DUVAL
Horrible !.. Voilà , voilà bien ce dont je vous parlais tout à l'heure en déjeunant, et ce que je redoute le plus au monde... la médisance, la calomnie...
MICHEL
Moi, par exemple! si j'ai eu l'intention...
DUVAL
Non , certes, vous ne l'avez pas eue, etje vous rends justice... sans cela, Michel, je ne vous reparlerais jamais... Mais songez donc, je vous en supplie, songez à vous tenir en garde contre les bruits injurieux à l'honneur d'autrui, qui circulent, qui se répandent autour de vous en se grossissant d'heure en heure et de minute en minute... parce que ma cousine, maîtresse de ses actions et en âge de se conduire avec raison et prudence, a donné toute sa confiance à un pauvre hère, un enfant trouvé qu'elle a recueilli et comblé de bienfaits depuis son enfance, parce que lui seul ici a le droit de tout faire sans qu'elle y trouve à redire , parce que si elle le gronde quelquefois en public , il ne paraît pas qu'elle lui garde rancune lorsqu'ils restent en tète-à-tête , parce qu'elle s'enferme avec lui des heures entières, sans doute pour causer des affaires de sa maison et des travaux de ses ouvriers... n'a-t-on pas osé dire... et vous venez de le répéter à l'instant même , qu'il existait des relations coupables, scandaleuses, entre ma respectable parente et le beau charpentier ?
MICHELj
Moi , j'ai dit cela ?
DUVAL
A peu près ; et vous trouverez à Saint-Omer mille personnes qui vous en diront autant... D'où cela vient-il? quel est le premier qui en a parlé ? on n'en sait rien ; je déOe qu'on le sache... Mais , tenez , rien que d'y penser, je frémis tout à la fois de douleur et de colère... Ma pauvre cousine! la calomnier ainsi... oiij n'est-ce pas nue j'avais raison ? c'est horrible ', c'est infâme ! j
MICHEL. I
Dame! écoutez donc... c"cstqu'à en juger par les apparences...
DUVAL
Comment, vous oseriez croire.,.
»riCIÎEL.
Eh bien ! oui , je crois... je crois fermement.
DUVAL
Michel, si rien au monde ne peut vous ôter cette affreuse pensée , je vous en conjure du mou)s , gardez-la pour vous , n'en dites rien ■ n'en dites rien ! ' -^
MICHEL
C'est un tort de se taire en pareille occasion; il faut déclarer, signaler tout haut, ce qui est bien et ce qui est mal... A l'instant , ù l'instant même, je prétends...
Au nom du ciel, taisez-vous! taisez-vous! Si ce n'est pas pour ma cousine , pour moi, du moins ! Oui , c'est au nom de notre amitié, c'est en tremblant et les larmes aux yeux , que je vous supplie de vous taire.
MICHEL
Eh bien... eh bien, c'est bon, on ne dira rien... Vous faites de moi tout ce que vous voulez.
DUVAL
Adieu, mon bon Michel!
MICHEL
Adieu, mon excellente. Duval ! Décidément, vous êtes trop bon , vous êtes le meilleur homme de Saint-Omer! (il sort.)