VINCENT, LE MARÉCHAL V
VINCENT. Je vous vois, maréchal, vêtu de la cuirasse connue le jour (pie vt»us vous miles en campagne.
LE MARKCiLVL. C'est que je vais en guerre... et je viens, mon père, vous prier d'écouter les aveux d'un coupable... car celui (|ui part ignore s'il reviendra.
■ Le -Maréchal, Vincent.
MAGASIN THÉÂTRAL
YINCENT, Vous devez être encore utile à la France, et Dieu, qui jusqu'à ce jour vous a ^eillé, ne vous abandonnera pas.
LE MARÉCHAL. Il faut tout prévoir, mon père ; je pourrais succomber cette fois, et je veux partir purifié.
VINCENT. Parlez sans contrainte... entre deux hommes de notre âge , un semblable aveu n'est que la confidence que l'ami repentant fait à l'ami sévère. Asseyez-vous, maréchal, et dites-moi quelles sont vos fautes en ce monde?
Vincent s'assied sur un siège à gauche. Le Maréchal reste debout près du sien.
LE MARÉCHAL. J'en ai commis deux bien grandes dans ma vie, mon père... la seconde, erreur de mes derniers jours... vous la savez... mais la première, crime de ma jeunesse .. je vais vous la dire... Lorsqu'il y a vingt-cinq ans environ je commandais dansles Flandres seulement une compagnie de cinquante fantassins... nous venions, aidés des soldats suisses au service des >»assau... de nous emparer d'une ville. Parmi les prisonniers qui tombèrent entre mes mains était une fille du peuple, jeune, belle... dont je devins follement épris ; elle était ma captive, je la ramenai en France, ma patrie, et la fis mon épouse. Peu de temps après, le roi Henri de ^Navarre me nomma capitaine de ses hallebardiers; fier de la beauté de mon épouse, je la conduisis un jour à la cour... et comme j'entrais dans une des salles, j'entendis de jeunes courtisans rire en prononçant son nom... alors... je voulus d'eux réparation et je les appelai en duel... Pardon, mon père, mais entre nous autres gens de guerre, le duel pour réparer l'affront, c'est plus qu'un devoir, c'est presque une religion.
VINCENT. Ileligion criminelle, que Dieu condamne, et bien fausse pour les honmies qui l'ont faite, puisqu'elle permet souvent que l'offenseur tue l'offensé.... Mais Dieu aidant, le temps la détruira... Continuez, mon fils.
LE MARÉCHAL. Pour m'cxpliquer la cause du rire qu'avait excité la présence de ma femme... on me dit qu'elle avait été, dans sa jeunesse, déshonorée, perdue... alors, mon père, malgré tout ie bonheur qu'elle m'avait donné. .. malgré son dévouement pour moi... je la maltraitai bien cruellement.... malgré ses supplications, ses serments et s<>s cris, je fus sans pitié pour elle. En vain elle implora pour l'enlant qu'elle devait mettre au jour, je fus inflexible, mon père, et je la chassai honteusement... Peu de jours après j'appris que la malheureuse à l'agonie venait de mettre un fils au monde. .. et ce pauvre enfant avait d'a-
* Le Maréchal, Vincent.
vance hérité de ma colère , car je lui refusai la maison de son père.
VINCENT, se levant. Que dit-il ?
LE MARÉCHAL. Oui, uion père; aveuglé par un désespoir insensé , je rejetai sur lui ma cruauté... en vain on l'exposa sur mon chemin. .. je fermai lesyeux en passant... C'était horrible... affreux... eh bien, mon père, à peine cette malheureuse fenune étaitelle morte, que j'appris qu'elle avait été calomniée... elle était innocente!...
VINCENT, à part et rclléchissant. Mon Dieu!...
Il passe devant le Maréchal et relit mystéiieusenieot la leitre de Fabius'.
LE MARÉCHAL. Oh ! j'avais été, mon père, la proie d'une folie passagère, car sitôt que j'appris que l'enfant avait disparu, que sa mère dormait dans un cimetière, le repentir déchirant prit naissance dans mon cœur... mais il était trop tard. Pourtant, mon Dieu, j'ai voulu réparer mon crime quelques années après. Je vous aisuppUé de me donner un enfant, et j'ai reçu de vos mains Marie que vous m'avez donnée. Confiant, je voulais alors faire pour elle tout ce que j'aurais dû faire pour mon fils... Eh bien, alors je fus coupable encore... Quand elle devint si belle, j'ai voulu que sa beauté, que son sourire, que sa belle âme n'appartinssent qu'à moi... quand elle devint si belle, je n'ai plus eu la force d'entrevoir une séparation à venir... j'ai oublié son bonheur pour ne songer qu'au mien... et pauvre colombe mise sous ma garde, je lui ai jeté les quelques grains de blé qui pouvaient la faire vivre... mais j'ai voulu l'empêcher de voler dans les airs et de faire briller ses ailes aux rayons du soleil... Enfin, après lui avoir donné l'existence, mon père, j'ai voulu lui ravir sa liberté... aujourd'hui Dieu m'en punit, et je sais me résigner au châtiment, mais la puniùon dans ce monde n'est pas le pardon dans l'autre... voilà pourquoi, mon père, eu vous faisant l'aveu de mes fautes... {s' agenouillant) je viens, tout indigne que je suis, vous demander si mon repentir ici-bas peut me faire espérer le pardon devant Dieu.
VINCENT. Et si Dieu vous commandait un grand sacrifice ?
LE MARÉCHAL. Si i'homme peut l'accomplir, je l'accomplirai, mon père.
VINCENT. L'homme doit trouver double force quand Dieu lui montre le pardon.
LE MARÉCHAL. J'aurai la force.
VINCENT. Et la patience?
LE MARÉCHAL. Et la patience.
VINCENT. Relevez-vous, mon frère... et vous reconnaîtrez peut-être la parole de Dieu
* Vincent , le Maréchal. Demi-rampe jusqu'à le fin de l'acte.
LES ENFANTS TROUVÉS
à travers la voix des hommes... venez et tenez-vous là... caché derrière le pilier... la nuit qui s'approche nous favorise... et jurez qu'en présence de ce qui va se passer ici vous aurez la force et la patience.
LE MARÉCHAL. Je jure , mon père , de m'abandonner à vous.
VINCENT, à part, en traversant la scène. ."Marthe a dû amener 3Iarie, {Ouvrant la porte à gauche.) Oui!,., venez, ma fille.
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