BAGNOLET, DIDIER
BAGNOLET. Ah! cxcusez, monsicuF, je ne vous voyais pas.
DIDIER. Eh mais, c'est Bagnolet.
B.\GNOLET. Mon nom... mais pardon, pardon... je n'ai pas le temps de...
DIDIER. Tu n'as pas le temps de serrer la main à une ancienne connaissance, à un concitoyen?
BAGNOLET. Un concitoyeQ !... ah! vous êtes de Tours... Monsieur, je vous salue bien ; mais , je suis très-pressé. . . il faut que je rattrape...
DIDIER , le remettant. Ah ça , mais regarde-moi donc ! tu ne me reconnais pas?
BAGNOLET, le regardant. Attendez... si fait... je n'ai pas la berlue... ah ! mon Dieu! est-ce possible... tu serais... vous êtes ..
DIDIER. Charles Didier!
BAGNOLET. Charles Didier! qu'on appelait le petit Chariot ?
DIDIER. Avec qui, dans ton enfance, lu allais...
BAGNOLET. A l'écoIe... Oui, et qui me défondait toujours contre les grands... qui se battait à ma place... Ah ! Dieu ! m'en avezvoiJs épargné des taloches... aussi , entre nous, c'est à la vie , à la mort , et si je puis vous être bon à quelque chose!... Avez-vous vu l'obélisque?...
DIDIER. Pour le moment , j'ai plutôt besoin de repos ; car depuis que nous ne nous sommes vus , j'ai fait de grands voyages.
BAGNOLET. Ah ! bah ! des grands voyages ..
DIDIER. Et j'arrive des Indes, où mon pauvre père vient de mourir.
BAGNOLET. Votre vieux père. . . mais vous, qu'est-ce que vous avez été faire par là ?
DIDIER. J'avais quitté la France... je m'étais engagé dans la marine , non par vocation , mais par amour.
BAGNOLET. Par amour !
DIDIER. Pour une jeune fille qui me semblait si belle, si pure et si bonne, que j(! n'osais lui parler de ma tendresse; je mo trouvais indigne d'elle.. . et voilà pour(]uoi j'ai voulu mo faire un nom. Je partis, empo: laut au fond de mon cœur, avec le souvenir de Louise, assez de force pour braver tous les dangers, pour surmonter tous les obstacles!. .. (lourage, mo disais-jc .souvent, un jour viendra où jela revorrai, où je pourrai lui dire... cette fortune que jo possède , c'est pour la mettre à vos pieds (pie je j'ai acquise; ce nom qu'on entoure d'un peu d'estime et de respect, c'était pour qu'il fût digne de vous que j'ai voulu l'euncblir.
MAGASIN THftATRAI.
c'est
r.AGXOLET. Je vous comprends!
comme ça que j'aime Arthémise.
DIDIER. Jerevinsen(in aprèsunelongueab- SHice. .. j'avais amassé plus de fortune que je n'en avais désiré, et je m'étais distingué dans quelques expédiiions; juge de ma joie, de '.non bonheur îj'allHis enfin revoir mon pays, IDC retrouver auprès de la seule femme qui jamais eût fait battre mon cœur!... hélas! c'était une i l'i>ion qui devait bientôt s'évanouir. . j'apprends, en débarquant, qu'un autre , en mon ab.-ence , s'était introduit auprès de cette jeune {i!le; que , profilant de quelques avantages pertonm-ls, et à l'aide de promesses mensongères, il s'était emparé de celte àme innocenie et crédule. Oui, elle, cet ange de pureté h qui, m.oi , je n'osais penser qu'avec respect, avec admiration, à qui je voulais un jour offrir ma foriune et mon nom... elle était flétrie, déshonorée, elle était la maîtresse d'un autre.
BAGKOLET. Ah! grand Dieu ! et cet autre, TOUS êtes allé le trouver?... vous vous êtes vengé ?
DIDIER. Vengé!... moi!... (.1 part.) O mon frère ! mon frère ! {Uant.) Je ne le pouvais pas... je ne pouvais pas me venger de lui.
BAGNOLET. Vous ne le pouviez pas? et pourquoi donc? Crisii!... ça n'est pas par le courage que je brille... quoique ancien
lion, je n'ai pas le naturel de cet animal
mais si on m'en avait fait autant, je... et cette femme, vous ne l'avez pas revue?
DIDIER. Non, ils étaient partis, partis ensemble.
BAGNOLET. Ah! bon , je vous pénètre, vous venez les chercher.
DIDIER. Non... d'autres affaires, des affaires de famille m'appellent à Paris,
BAGNOLET. Ah! j'entends... c'est juste ; au fait , vous venez retrouver votre frère...
DIDIER. Mon frère!... Paul a recueilli sa part de notre héritage, il doit être heureux... je ne le verrai pas.
BAGNOLET. Comment?...
DIDIER, à part. Oh ! non , pas encore!...
BAGNOLET. Heurcux , lui ? mais pas du tout.
DIDIER. Que veux-tu dire?...
BAGNOLET. Qu'à son arrivi'e à Paris, monsieur Paul , votre frère , allait dans le monde... il voulait briller... trop bri-ller, même.
DIDIER. Ensuite...
BAGNOLET. Si bien qu'au bout de quelque temps, il s'est trouvé sans le sou.. . alors, il s'est lancé dans ce qu'on appelle à Paris la haute mauvaise société.
DIDIER. Tu me fais frémir !
BAGNOLET. Mais, pour vivre lonKtenM)s
dans ce monde-là, il faut ou beaucoup d'argent... ou beaucoup d'adresse... et...
DIDIER. Et Paul, qui éiait pauvre, ne s'y est pas maintenu, lui, parce qu'il n'a pas rejeté tout sentiment de probité, parce qu'il est homme d'honneur, n'est-ce pas?... et maintenant, il est en proie au besoin , à la souffrance, à la misère... [A part.) Mais elle, mon Dieu , Louise , que sera-t-elle devenue?... {Haut.) Oh ! je veux le retrouver, je veux le revoir!... tu dois connaître sa demeure, tu me conduiras...
BAGNOLET. Sa demeure?... ça n'est pas facile; n'importe, je soupçonne... dès ce soir nous nous mettrons en campagne.
DIDIER. Où demeures-tu?
BAGNOLET. Planche-Mibrav street , numéro neuf, au cinquième au-dessus de deux entresols... il y a une patte de lièvre à la porte !
DIDIER. Il suffit !
UN FACTEUR . entrant. Monsieur Didier !
DIDIER. Eh bien?
LE FACTEUR. Monsieur , vos effets sont chargés; le fiacre vous attend.
DIDIER. Merci... [Â part.) Qu'ai-je appris, grand Dieu?... Paull... non, malgré ses fautes... je ne puis... je ne veux pas l'abandonner... [Haut.) Bagnolet, tu te souviendras de ta promesse, n'est-ce pas?... j'irai te prendre... tu me conduiras vers mon frère... et si en échange de ce service, tu as besoin de moi, tu n'auras qu'un mot à dire... et ma reconnaissance... A ce soir, donc, Bagnolet, à ce soir.
BAGNOLET. A cc soir !
Didier sort.