SCÈNE VIII PAUL, LA COMTESSE
LA COMTESSE, entrant.
Suzanne est là, n'est-ce pas ?
PAUL
Non, ma mère... Je viens de la prier de s'éloigner un moment.
LA COMTESSE
Toi?
PAUL
Oui, car j'ai à vous parler d'elle.
LA COMTESSE
De Suzanne?
PAUL
AsseyOnS-nOUS ! (Us vont pour s'asseoir; puis, après un moment de
silence et d'hésitation.) Au fait, pourquoi hésiter?... Je n'ai à vous dire que ce que vous savez et ce que vous désirez comme moi... (Avec simplicité.) Ma mère, j'aime Suzanne et je vous la demande pour femme !
LA COMTESSE, se levant vivement.
Suzanne? Tu es fou!
PAUL
Comment?
LA COMTESSE
La fille d'un ouvrier I
D'un artiste! d'un artiste supérieur!
LA COMTESSE
Soit! D'un artiste qui a un établi!
Miss SUZANNE.
PAUL
Mais...
LA COMTESSE, se remettant Voyons, àCalrïîOnS-nOUS. (Elle s'assied et fait signe à son fils de
s'asseoir aussi.) Mon fils, je sais ce que vaut Suzanne, je sais ce que je lui dois... je l'estime... je l'aime.., et, pour qu'elle soit heureuse, je suis résolue à tout faire, tout!... excepté le sacrifice de ce qui m'est plus cher et plus sacré que la vie... ton bonheur et mon devoir.
PAUL
Votre devoir?
LA COMTESSE
Tu le sais, la mémoire de ton père préside à toutes mes actions; cette chère mémoire est ma conscience... Eh bien, s'il vivait, que ferait-il? Il te renierait plutôt que de consentir à ce mariage. Il te répondrait que de telles unions n'amènent jamais qu'humiliations et douleurs... Voilà ma règle!... Et c'est ton père qui parle quand je te dis : Jamais je ne nommerai Suzanne ma fille.
PAUL
Pourquoi donc alors l'avoir rapprochée de moi, de vous?
LA COMTESSE, avec un peu d'embarras.
Pourquoi? Parce que je la trouvais charmante de grâces, de talents ... parce que son aide m'était précieuse.
PAUL
Mais quand vous avez vu mon amour pour elle?...
LA COMTESSE
Gomment m'effrayer? Je te savais follement épris d'une autre femme.
PAUL
Mais quand vous l'avez vue, elle, s'attacher à moi?
LA COMTESSE
Gomment le croire? Je la savais presque fiancée à M. Joseph Dupont.
PAUL, se levant1.
Non! non! ce n'est pas possible! Vous êtes femme... vous êtes mère... vos yeux n'ont pas pu se fermer à l'évidence! vous avez dû lire dans notre cœur.
LA COMTESSE, se levant avec explosion.
Et oublies-tu donc ce qui se passait dans le mien?... Oublies-tu que j'étais folle d'angoisse et de douleur!... Ah! je te le jure, et Dieu m'en est témoin, il n'y eut en moi, quand je rencontrai Suzanne, ni calcul ni préméditation! Et si, plus tard, quelque chose de ce que tu me dis m'apparut...
PAUL
Eh bien?
Eh bien, je repoussai ce soupçon comme injurieux pour Suzanne!... Je me réfugiai dans l'estime même que j'avais pour elle. Je me dis qu'elle comprendrait bien qu'elle ne pouvait t'aimer... je me dis que, toimême, tu ne faisais que céder à un charme passager... et que... ou plutôt, je ne me dis rien! Je ne vis rien que toi!... ton danger!... Tu étais tombé dans un abîme!... Je trouvais un moyen de t'en tirer, je m'y attachai en aveugle, en désespérée. Accable-moi donc si tu en as le courage, quand je n'ai rien fait que pour te sauver.
PAUL
Me sauver!... Et si vous l'aviez perdue?
LA COMTESSE
Oh! je la connaissais trop pour le craindre.