‹ Théâtre Avec préfaces (volume 2)Chapitre 97 sur 193 · SCÈNE II ORPfiÊE, JASON · texte numérisé non relu

SCÈNE II ORPfiÊE, JASON

ORPIIKE, allant vivement à JasoD.

Qu'as-tu fait de Médée?

JASON

De ce nom odieux j'ai l'oreille obsédée; Elle a voulu partir, elle m'a quitté !

i . nr. i î

Non!

JABON, avec hauteur.

Gomment!

ORPHÉE

De vos périls je fus le compagnon, Je la connais 1 Son cœur altier, mais magnanime, T'aima jusqu'au délire et même jusqu'au crime; Elle a tout fait, tout fui, tout oublié pour toi, A la face du ciel elle a reçu ta foi, La Grèce la proscrit, et, dans sa vie amère, Toi seul peux lui servir de soutien ! Elle est mère, Et ses fils n'ont que toi pour refuge... Non ! Non ! Elle n'a pu te fuir... et Thémis et Junon, Et d'un trouble secret mon âme possédée, Tout te dit avec moi : Qu'as-tu fait de Médée?

JASON

Demande-moi plutôt par quel enchantement Cette barbare a pu me séduire un moment, Et, si tu la connais, que ton âme s'étonne Que Jason l'ait choisie et non qu'il l'abandonne!

ORPHÉE

Tu l'as abandonnée !..~Où? quand? comment? Pourquoi?

jason.

Pourquoi?... Ne sais-tu pas'qu'elle traîne après soi La malédiction, l'horreur et l'homicide, Que son nom fait pâlir comme un nom d'Euménide, Qu'une fatalité de meurtre la poursuit, Que l'univers entier la repousse ou la fuit? Contre elle Absyrte mort a soulevé la Thrace, La mort de Pélias de la Grèce nous chasse ; A peine en quelque port sommes-nous descendus^ Que les peuples soudain se lèvent éperdus Comme pour conjurer ou la guerre ou la peste...

MKDEE. 2\:\

Ah! c'en est trop! avec cotte femme funeste Je suis las d'affronter l'horreur de l'univers,

Je n'en veux pins !...

ORPHÉE

Qu'entends-je! ô cœur dur et pervers!

C'est toi, c'est toi qui viens lui reprocher son crime! Oui donc en fui l'auteur? Qui donc en fut victime? Qui donc en eut le fruit? Quoi! tu vas sur les mers Chercher cette barbare au fond de ses déserts; Elle étail pure, belle, heureuse, et son visage Respirait la pudeur, la force et le courage! Tu viens! tu la corromps avec ta passion, Tu fais servir aux plans de ton ambition Les aveugles transports qu'en cette âme fougueuse Jetait d'un feu nouveau la puissance orageuse; Et pour toi seul, enfin, quand, à force d'amour, Ellf a, derrière soi, tout brisé sans retour, Qu'elle a trahi son père, abandonné sa mère, Que, proscrite, elle a fui sur la terre étrangère, Et que là, triste objet de fureur et d'effroi, Dans ce vaste univers elle n'a plus que toi ; Alors, saisi soudain d'un vertueux scrupule, D<\aiit ce front souillé ta pureté recule, Tu lui reprends ton cœur et l'appui de ton bras... Non! lu ne le peux pas! tu ne le feras pas! Plus die est en horreur au ciel comme à la terre, Et plus entre elle et toi le lien se resserre!

itarbares, les Grecs, et Corinthe et son roi, Tout l'univers entier peut l'accuser, hors toi ! Toi qui précipitas le premier dans le crime Cet être que les dieux avaient créé sublime, Toi qui fus le seul but de tout ce qu'elle fit, Toi qui de ses forfaits tiras toujours profit, Toi qui, de tous ses maux artisan ou complice,

En vivant du bienfait trahis la bienfaitrice.

JASON, avec emportement.

Devient-on criminel parce qu'on n'aime plus? Si mon cœur est coupable, accuses-en Vénus!

ORPHÉE

Vénus !

JASON

Oui! oui! Vénus! Déchire-toi, mon âme, Et qu'éclate à leurs yeux mon indomptable flamme !

ORPHÉE

Que dis-tu?

JASON

Loin de moi tous ces prétextes vains ! Non! ce n'est pas l'horreur des dieux et des .humains, Ce n'est pas le forfait, ce n'est pas l'anathème Qui rompt mes premiers nœuds, c'est l'amour! J'aime! j'aimj

ORPHÉE

Qui? Creuse?

JASON

Oui, Creuse et sa jeune candeur, Creuse et sa beauté, Creuse et sa douceur! De ce transport nouveau l'impétueux caprice T'indigne; mais quand donc, froid amant d'Eurydice, Quand donc comprendras-tu qu'un même emportement Fait bondir en nos seins le héros et l'amant ; Que c'est le même sang, chargé des mêmes flammes, Qui bouillonne en nos cœurs pour la guerre et les femmes? Crois-tu que je pourrais terrasser les géants, Combler dans les marais les abîmes béants, Poursuivre les lions à coups de javeline, Si je ne portais là, dans ma large poitrine, Un cœur aussi terrible en ses rébellions Que les torrents, les mers, la foudre et les lions! Oui, pour te posséder, ô ma jeune maîtresse !

De larmes et de sang j'inonderais la Grèce. Seul j'irais affronter mille serpents Pythons... C'est la loi! Nous aimons comme nous combattons!

ORPHÉE, avec amertume.

Tu dis vrai !... vous aimez, vous, les vierges vermeilles, Comme l'ours montagnard les ruches des abeilles, Comme le léopard les troupeaux bien nourris, Ou comme le, torrent aime les bords fleuris, Pour souiller leurs trésors en sa course orageuse, El les rouler, fangeux, dans son onde fangeuse... Mais Jupiter m'envoie, et j'accours...

JASON

Toi!

ORPUÉE.

J'accours Pour arracher Creuse à tes folles amours ! Pour découvrir aux yeux de la fille et du père L'abîme où les conduit ton hymen adultère !

JASON

Va donc! mais quand près d'eux ta voix m'accusera, Par un exploit nouveau mon bras te répondra ! Ce malin est venu fondre sur cette plage de terrible Antestor! Je cours sur son passage, J'entoure le géant du cercle de mes bras, ,J<- l'étouffé, et, demain, lorsque tu me verras Apparaître aux regards d'Éphyre épouvantée, Chargé du corps sanglant de ce nouvel Antée, Il faudra bien enfin qu'au silence réduit, De mes hardis travaux tu me laisses le fruit!

ORPHÉE

(Ou entend une musique <louce, et Creuse paraît sur la colline, suivie de jeunes filles qui portent des couronnes et des offrandes.

Quels sont ces chants?

JASON

Guidant les canéphores, Creuse vient au bruit des cithares sonores, De l'austère Diane implorer son pardon Et le droit de passer sous les lois de Junon!

ORPHÉE

Suis-moi près de Gréon!

JASON

Antestor me réclame !

Je pars pour mériter Creuse! Allons, mon âme, C'est l'instant de montrera ces peuples tremblants Quel fils ma noble mère a porté dans ses flancs !

(Ils remontent en scène.) (Creuse paraît suivie des canéphores. On entend une douce musique; Creuse une couronne à la main, va la déposer devant la statue de Diane, et récite les strophes suivantes, pendant que la musique continue à jouer doucement. Orphée et Jason sont sortis lorsqu'elle est entrée en scène.)

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